Construire les phantasmes PDF Imprimer Envoyer

La Construction des Fantasmes

Quelques considérations sur la littérature érotique masculine SM straight .

Deux traits sont récurrents , y compris lorsque le récit est centré sur la trajectoire d’un couple , et même surtout . D’abord , la figure masculine reste en grande partie dans l’ombre : motus sur son désir , sa motivation . Il est le grand ordonnateur du fantasme mais ne s’en explique pas .De l’autre côté , la femme , est d’une manière ou d’une autre ,ravalée , y compris lorsque le discours la glorifie , elle n’est magnifiée qu’après avoir passé ,accepté de se soumettre au fantasme de rabaissement .

Très souvent , le scénario érotique passe par la scène où la femme est livrée à d’autres hommes .Cela pose au moins la question toute évidente : comment peut-on aimer une femme et la livrer ? On dirait qu’il s’agit là de trouver comment parvenir à la dépossession . Mon hypothèse ,c’est que les hommes révèlent par là l’énorme problème qu’ils ont avec leur jouissance .On peut jouir de deux manières : dans la maîtrise , et c’est une jouissance honorable mais limitée , et dans la non maîtrise , aventureusement , sur des terrains que l’on ne connaît pas . Les hommes qui ont fait d’une femme ou des femmes en général des objets de jouissance rencontrent là une butée : comment passer à une jouissance qui remet en cause leur rôle de dominant possédant ?L’impossibilité où ils se trouvent de faire de leur femme , ou des femmes , leur alter ego , leur égale , un sujet non assujetti , fait qu’ils en viennent pour tenter de jouir autrement à se déposséder non de leur pouvoir , mais de leur objet , la femme aimée .Ce pourrait être le sens de ce fantasme masculin récurrent de livrer la femme qu’ils aiment .

Le roman signé Echaillon ,Léa et les Ogres ,(La Musardine , 2003) est de ce type .Quatrième de couverture : « Ce livre résulte d’un contrat passé entre un mari , sa femme et un écrivain , chargé de rédiger l’histoire de leur vie amoureuse .La rémunération est le corps de la femme qui s’échange et se vend , raconte et subit . » La vision qu’il propose du désir féminin est exemplaire : un fond de masochisme immémorial . Page 40 : « Dans ces moments-là, continue Charles pendant que Léa se redresse et se retourne docilement , je pense à la gravure d’un illustrateur anglais du xx° siècle .Elle représente une petite fille perdue dans une forêt profonde , elle est nue et rose sur le fond noir des sous-bois , et elle jette autour d’elle un regard où entrent à parts égales de l’effroi et une sorte de curiosité dévorante – d’attente serait plus exact .On peut y voir le chaperon rouge , bien sûr , on peut y voir à vrai dire toutes les petites filles du monde et par extension ce personnage récurrent que toute femme abrite au plus profond d’elle même : l’enfant battue , saccagée , terrorisée et profanée qu’elle a été ou rêvé d’être …

Il se tait .Pierre a disposé Léa à sa guise , à genoux sur le parquet , les mains jointes dans le dos , les seins tendus . » Cela mériterait une explication de texte détaillée : la caution de l’art , l’appel au conte , caution de l’existence du masochisme par le mythe , femme/enfant proie passive et fascinée , égalité du trauma et du fantasme : « qu’elle a été ou rêvé d’être » .Tout est fait pour naturaliser ce masochisme féminin .Evidemment rien n’est dit des conditions de production de ce masochisme qui n’a rien de naturel , conditions qui sont loin d’être mythiques et qui n’ont pas cette aura brumeuse du conte de fée puisqu’il s’agit de la pure et simple exploitation domestique , économique et sexuelle des femmes pendant des siècles .Des petits garçons ont sans doute aussi été violés au fond des bois , mais ça ne fait pas un conte , parce qu’adultes ils sont destinés à violer les proies conditionnées par les contes : ces femmes qui restent toujours au fond d’elles des petites filles , et non l’inverse !

 
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