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« DEBRIEFING » 

Ce pourrait être le titre de tout ce travail partagé depuis plusieurs jours, après cette ( deuxième) soirée au donjon.

On était partis avec l’idée qu’on « a évolué » depuis la dernière fois, et qu’on allait voir, sans idée préconçue, sauf peut-être d’être plus dans l’ambiance, d’y être moins volatiles.

Mais il y a deux « incidents » : après une première scène de « démonstration », une scène qu’on se fait entre nous, où je te « reproche » de ne pas jouer le jeu, de ne pas faire attention à ce qui se passe, et de baguenauder selon les appels que te font les uns ou les autres. Et puis au retour une « scène » terrible entre nous, où la parole dérape et où on se met à hurler à tour de rôle…

On en ressort d’abord abattus, une nuit de chacun chez soi sans paroles, et au moins deux jours pour progressivement reprendre pied entre nous deux, et peut-être plus de temps encore pour  reprendre pied chacun. Et ce n’est pas fini, d’où ce travail d’écriture.

Je ne sais pas à « qui » j’écris. Pour toi en premier lieu, mais aussi au-delà, avec le sentiment que ce qui s’est passé entre nous est au-delà de nous.

 

Bon. Je vais essayer en commençant par les « notes » écrites le samedi, un peu le dimanche et le lundi.

 

- « On a évolué » : oui, peut-être dans le faire, mais peut-être pas encore suffisamment dans le dire, et une partie de ce qui est arrivé dans cette soirée est peut-être en lien avec cela : un faire qui l’a emporté sur un dire resté silencieux et qui explose alors autrement.

- Charline et les « hommes » : la manière de tourner autour de toi. Une ambiance très « hétéro », et très « phallique » en fait. Un sentiment de tricherie (c’est peut-être injuste).  Charline, le sexe à peine mis à nu, et qui bande. Quelle est l’origine de cette érection? Toi nue? Toi aux mains de Danaé? Ou lui pris sous les ordres des femmes  pour qu’il te présente son sexe? Ou bien il est sous viagra ? Il y a une énigme dont je suis témoin. L’érection de Charline ne faiblit pas,  alors que tantôt il est interpellé, tantôt mis momentanément sur le côté le temps qu’un nouveau dispositif apparaisse où une place lui sera désignée. Qu’est-ce qui fait perdurer une érection au-delà des aléas de ce qui se passe sur le « plateau »? C’est questionnant. C’est comme si cela donnait à voir que l’érection tient d’ailleurs que du temps présent, et donc des personnes présentes. Oui, bien sûr qu’il n’y a pas que ce qui se passe dans le présent qui sous tend notre excitation. Mais jusqu’où cet écart entre le présent et l’ailleurs peut-il tenir, à un point tel que cela donne l’impression que le présent est « absent »? J’ai été témoin de cela, et c’est comme si je le voyais, je voyais que ce qui se passait, dont tu étais le centre ou en tous cas un élément apparemment central, ne faisait en fait que prélever sur toi quelque chose pour bien autre chose, et dont tu étais l’objet, le moyen etc. Danaé t’appelle à te « concentrer » : mais est-ce que ta déconcentration n’est pas en rapport avec cela, une manière de montrer que tu es en fait dé(con)centrée, que tu n’es pas réellement l’objet du désir de l’autre, mais autre chose, seulement son prétexte, son transfert etc.?

- on pourrait voir toute la soirée comme un permanent décentrement, un travail sournois mené par tous ceux qui le peuvent pour décentrer ce qui se passe (et ramener le centre à soi?). En tous cas, ça commence comme cela : la première scène est « détournée » : tous ceux (et peut-être surtout toutes celles) qui le peuvent tentent de détourner la mise en scène S/M de Christine avec le soumis attaché, scène dite de démonstration. La scène bascule effectivement dans la dé-monstration, jusqu’au malaise du soumis et à la « scène » entre nous, où tu diras ensuite à d’autres en parlant de moi : « il m’engueule »

- je vais alors vivre progressivement des répétitions de la première soirée : elles se marquent par l’absence de lien entre nous, et par ma solitude. La répétition de la scène entre Alain et sa soumise, dont tu t’éclipses (et j’y reste seul, avec quelques voyeurs et ensuite un couple dont la femme est dominée par un homme que je trouve répugnant, et qui la branle sans qu’on puisse savoir si c’est pour lui faire mal ou pour lui faire du « bien », j’ai un doute…): tu es partie, mais ta voix et tes rires passent la cloison qui sépare cette pièce de celle où tu es maintenant enfermée avec Lisiane et peut-être d’autres mais je ne sais pas qui. C’est étrange : exactement comme pour la première soirée, au moment où je regarde « maître » Alain au travail avec sa soumise, tu es dans une pièce dont la porte (m’) fermée. Cette fois, c’est juste un étage en dessous de l’étage précédent, et cette fois la porte exclut aussi Charline que je vois errer - et qui va d’ailleurs se rhabiller pour partir. On n’a que le son, et pas l’image.

Répétition… Mais pas tout à fait à l’identique. On pourrait penser à l’idée de Marx pour penser l’Histoire, où certains scénarios se répèteraient, mais une fois sous forme tragique, une autre fois sous forme comique.

 

- la scène des pleurs avec Christine : Christine, la maman? Je ne comprends pas ce qui se passe (je n’ai aucun signe s’adressant à moi). Je suis déconnecté, à la fois témoin, voyeur et forclos.

 

- mon « moi » qui va s’agiter au fil de la soirée jusqu’à lexplosion dans la voiture, n’est en rien une question de narcissisme (ou en tous cas, ne peut se réduire à cela, à un « pauvre chéri »).

J’ai eu le sentiment d’un rapport entre ce que je sentais, ce que « tu » « me » faisais, et ce que « tu » « te » faisais. J’ai essayé de « te »faire quelque chose, de faire quelque chose à ça (chez Christine dès le début, et ensuite dans la voiture), pour que justement ce ne soit pas seulement « ça » (se faire des trucs).

J’y ai été encouragé par tes paroles rapides dans le vestiaire en te rhabillant, où tu parlais des trafics entre les uns et les autres. Nous n’avions pas été épargnés par ces trafics, cela va apparaître de plus en plus clairement au fil des jours qui suivent et de nos échanges sur ce que nous avons chacun vécu.

 

- trafic de quoi? Que trafique une soirée comme cela?

 

La discussion avec Danaé et Charline :  « Tu as raison » dit Danaé lorsque j’explique pourquoi je t’ai parlé comme cela à propos de la scène de la « démonstration ». Mais elle dit aussi « mais je ne peux pas tout dire! ». On ne peut pas tout dire - mais Christine va en dire peut-être une raison plus tard : la manière dont une autre maîtresse (ou les autres maîtresses?) s'est emparée du soumis et de la "démonstration". Dé-montrer l'habileté, sur le corps du soumis, et rivaliser d'habileté entre maîtresses... Ce qui ne peut pas se dire, peut-être est-ce ce qui se sera déposé en toi et en moi, et entre nous, et qui fera retour dans la voiture, où on rejoue entre nous ce qu'on nous a joué, ou ce dont on nous a joué, ou ce dont on a été le jouet, à qui on ne dira pas certaines choses, mais à qui on montrera par d'autres biais ?

 

- Il y a d'ailleurs un mystère de paroles et de langage ce soir là : Danaé le fait entendre, peut-être en disant quelque chose comme "clong, clong, clong" pour dire que quelque chose se passe (ou non) entre des personnes, quand un "rapport" arrive à s'établir.

Et je peux dire que ce que j'ai vécu dans cette soirée, aussi, c'est la manière dont ça  se rapportait pas, ou les ambiguïtés innombrables de ce qui (se) rapporte. 

Une absence de "rapport" qui me renvoie à l'objet vide, forclos, du désir.

Je ne sais pas bien pourquoi en écrivant cela, à cet endroit, ce qui m'est venu c'est l'idée qu'il y a (ou qu'il y avait, car il y a des choses qui changent) un rapport entre les silences de tes phantasmes, quelque chose que tu as souvent dit ne pas pouvoir dire, ne pas pouvoir donner parce que tu les perdrais, ou qu'on te les prendrait, un rapport entre cette rétention et quelque chose que ta mère ne t'a pas donné (ton père?).

 

Je me dis (mais il manque peut-être des maillons, ça viendra), qu'il y a un rapport entre cela et un aspect de ma relation à toi. Très souvent il arrive de voir que j'ai avec toi une place de "petit garçon" avec une "petite fille", une relation d'enfants comme tu en reparlais récemment à tes enfants de la relation que tu as eue avec leur père. ( Et Catherine L. qui me disait, tout au début de ma rencontre avec toi, que parfois tu parlais "comme une petite fille"). C'est une place qui surgit très souvent dans tes relations aux autres, et qui, parfois, peut tout à coup et brutalement s'inverser où tu prends l'image d'une femme brutale. Un yo yo entre ces places?

 

- La question de mon désir : l'impression que ce qui traverse ma relation avec toi pourrait être cela :clarifier cette question. (Et la clarifier aussi à travers le désir de ceux ou celles que je vois te désirer). Elle porte sur cela : prolongeant ce que j'avais écrit dans le texte "recto-verso", sur la "mise à l'épreuve » du désir de la femme, mon désir avec toi est plus clairement que jamais et qu'avec d'autres, celui de vivre le fait qu'une femme peut être avec "moi" pour autre chose que pour réparer son manque de phallus, c'est-à-dire passer autrement que phalliquement de petite fille à femme, et qu'alors je peux être à mon tour homme (et femme) autrement que comme petit garçon phallicisé.

Qu'il y ait un rapport entre cette place et cette question, et la place particulière qui a été la mienne de "remplaçant" de l'enfant mort castrant la mère, et que cela m'ait rendu particulièrement sensible à la nécessité d'interroger la dimension phallique du désir des femmes pour les hommes, cela ne m'étonne plus. Mais peut-être que cela me rend maintenant plus sensible ou plus capable de te parler de ce que je ressens quand des signes de ce "trafic" passent devant nos yeux et nous y emportent, en particulier dans des rencontres comme celles auxquelles nous nous exposons au shoushou ou au donjon...

 

La soirée au donjon a exacerbé cette place, et je ne sais pas bien d'où me vient la nécessité de ne pas la laisser passer mais bien de l'analyser et la verbaliser, mais c'est très nécessaire !!

 

J'ai eu deux jours après des idées "paranoïaques":

-la scène du "trio" : Charline (appelée "Charlène" (Charlhaine?) par les femmes)et Danaé et Lisiane : Charline est mis à nu, le sexe dénudé sur ordre, et il bande "en permanence" et immédiatement, comme un gode. Il t'enfile, toi-même ordonnée de sucer le gode de Danaé. C'est une scène que tu n'aurais sans doute pas acceptée au shoushou! Alors idée : Lisiane et Danaé te règlent ton compte - et le mien en même temps :

- Danaé, en t'utilisant assez ostensiblement, pour un scénario qui en fait vise à créer un jeu entre elle et Charline;

-Lisiane en utilisant tes fesses comme repose pied pour que Michel, le soumis, les masse, et plus tard en te faisant venir dans la pièce d'à côté où elle s'occupe avec Danaé de Bernard et Michel, et dont elle exclut Charline (contre Danaé?) et moi, mine de rien (contre toi?).

Il y aurait là une étrange économie "paranoïaque" : tout est fait pour défaire le "couple" qu'on forme (et qui peut-être pose question à la plupart des personnes qui sont là, sans "alter ego" (laissé à la maison?)). Ou du moins le couple qu'on forme qui montre quelque chose de compliqué, parce que nos rôles ne sont pas fixes et pas fixés, on ne sait pas exactement s'il y a rapport de domination entre nous et qui domine qui (à la différence des quelques duos dont les rôles sont très clairement répartis). 

Peut-être y a-t-il un rapport entre un certain S/M et ce tiers exclu?

Et un rapport entre ce tiers exclu et un scénario plus sadique que masochiste ?

Et aussi un rapport entre ce scénario plus sadique que masochiste, où les dominants sont habillés et les dominé(e)s dénudé(e)s?

Tu es peut-être le seule femme qui avait ce statut là dans la soirée : celle dont le statut n'était pas d'emblée donné, et qu'on allait pouvoir s'employer à "soumettre" (peu importe au fond à quoi) ? Le statut de "l'insoumise", à soumettre, oui, peu importe à quoi. Et peut-être aussi qu'on était le seul couple à qui on pouvait faire cela et que j'étais le seul homme à qui on pouvait faire cela en même temps qu'à toi?

 

J'ai eu une très étrange place, où j'étais à la fois actif (une place où je me "mettais") et passif (une place où j'étais aussi souvent "mis"). Une place de témoin, à la fois actif et dénié, et manipulé : supposé "consentant", et supposé (donc) ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre, ne rien savoir.

Une place qui pourrait faire penser à une place d'enfant (supposé ne pas savoir et en tous cas "infans" qui ne dira rien), mais justement qui en fait "sait", ou "enregistre" (toutes ces choses qu'enfant on a "enregistré" mais qu'on était supposé ne pas savoir). Et j'ai "vu" ce qu'on te faisait.

 

Oui, un processus plus sadique que masochiste, et qui éclaire mieux la ligne de partage entre les deux, et la boussole que cela peut représenter pour nous à la fois pour mieux nous orienter entre nous deux sur ce que chacun cherche (je suis dans le postulat que ni toi ni moi ne sommes intéressés par la jouissance sadique, mais par la jouissance masochiste et le jeu qu'elle permet entre place "dominante" et place "dominée") :

-le sadisme ici se marque par un jeu ambigu avec la place du tiers exclu, et aussi par une rivalité spectaculaire ou discrète ou secrète avec un(e) autre dominant, ou en tous cas avec un autre vécu comme rival(e).

- le masochisme suppose plutôt de ne pas refouler ce tiers. C'est le "contrat" entre nous, ne pas faire sans l'autre, d'une manière ou d'une autre. Et non par fidélité ou par "amour" ou par "morale": mais par jouissance, par intérêt porté sur le fait que exclure l'autre est toujours une manière d'en jouir, encore. (Et pour ma part, avec l'idée que cette jouissance est "infantile" et barre l'accès à des formes bien plus excitantes de jouissance).

Le contrat, les sadiques l'ont sans doute en horreur, et tentent toujours de le resadiser.

Pourquoi?

Peut-être parce que le contrat masochiste met en péril le phallus (celui des hommes - et celui des femmes).

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