Donjon, retour 1 PDF Imprimer Envoyer

 « Comme ça, ça sera fait »

   

C’est cette phrase que tu m’as dite (donnée?) dans la voiture au retour du « donjon », en me racontant (ou pour me raconter?) l’échange sexuel que tu avais eu avec Charline, elle te pénétrant puis toi la pénétrant.  « Un sexe bien », tiendras-tu à préciser plus tard, « comme le tien ». Mais sans orgasme ni pour toi ni pour elle.

 

« Ca sera fait », comme ça. Pendant cette soirée, on est au donjon. Un lieu et un temps qui mélangent rapport de domination et sexe. Un lieu « explosif », et pour nous d’autant plus que c’est à ces deux places que nous sommes hypersensibles. Le sexe est « politique » au plus haut point, nous le savons intellectuellement mais aussi profondément. Aller au donjon, c’est chercher à aller plus loin dans ce savoir, pour le savoir aussi sexuellement.

 

Oh bien sûr, le donjon est traversé de choses qu’on savait déjà: de rapports de pouvoir somme toute classiques, où les dominants ne s’exposent pas, ne s’expliquent pas de leur domination (puisqu’ils dominent), et les soumis  ou soumises à peine plus. On y commence d’ailleurs la soirée entre deux « hommes hétéros » qui racontent leurs fréquentations  des bars et lieux homos, le plaisir qu’ils y ont, mais ils « ne sont pas homos, eux, non! » Idem des rapports de domination ou de travestissement. On peut dominer, être dominé, se travestir en femme, mais on est (bon) hétéro …

 

Mais tu trouves du charme à Charline, qui te séduit, et baiser avec « elle »,  « comme ça, ça sera fait ».

Je ne sais pas ce qui « sera fait » comme ça. Vérifier que Charline est hétéro? Et que toi aussi? Essayer d’hétérotiser le donjon, en baisant à deux, la porte fermée, une pièce quelques instants devenue obscène, changeant de scène dans ce donjon ouvertement obscène? Refermer l’ouvert? « Comme ça, ça sera fait ». [ Avec, comme ce qui se passe forcément dans l’obscène fermé, la scène du « verrou », la porte malencontreusement ouverte par un homme ( lui aussi sûrement hétéro, barbu, soumis sentencieux qu’on entendra plus tard) qui, comme le veut la scène dans la vie habituelle, referme en s’excusant, « oh excusez-moi, je cherchais la salle de bain »

- « La salle de bain, mais c’est derrière, Monsieur, c’est derrière la salle de bain » dit ta voix en réponse. Ici, c’est (le) devant …

 

                                                            ********************

 

Je pars de cela. C’est un fil, où je me suis retrouvé pris, auquel j’ai été « soumis » dans la soirée. ( Le samedi d’avant, au Shoushou, tu dis qu’on voit que les couples sont comme des élastiques, plus ou moins distendues, mais que si l’un s’éloigne, ça tire sur l’autre, ça attire…)

On ne savait pas bien comment on allait faire au donjon pour cette soirée. On s’était dit, en en parlant, qu’on y allait dans la position d’apprenant. Mais on n’est pas novices. On sait qu’il est devenu possible entre nous, dans ces moments là, comme maintenant au Shoushou, de se décoller et de prendre le risque de se décaler. Que c’est un risque devenu possible pour toi et pour moi. Que tu peux aller baguenauder, papillonner comme tu dis, sans filet « conjugal », tout en sachant que je suis « là », et te sentir de ce fait en « sécurité » (diras-tu au retour du donjon).

 

Pendant ce temps là, je passe par des états qui peuvent être divers.

Je peux respirer, me promener dans tous les étages, parler avec qui je croise, regarder. Au donjon, j’ai eu des moment heureux de cela (conversations avec plusieurs maîtresses, scènes de soumis ou soumises etc.). Tu me manques quand c’est intéressant (dommage que tu n’entendes pas ceci ou cela, que tu ne vois pas ce que je vois etc. ), mais ce n’est pas un manque « bizarre ».

Mais il y a un autre manque, plus bizarre. Lorsque je ne sais pas ce que tu fais, ce que tu cherches. Je le rationalise en me disant que c’est très important que ce soit possible, sinon on étouffe. C’est l’argument qui empêche que cette scène m’étouffe complètement comme elle m’étoufferait sans cela ( en particulier quand pendant ce temps là, il ne se passe rien pour moi, où je finis par me demander ce que je fais là , comme j’ai déjà pu le ressentir dans d’autres lieux « sexuels »-).

 

Mais cette fois ci, sur cette scène de la porte fermée, ça devient peut-être possible de parler -et peut-être de vivre- autrement cette place « vide », de ton absence où je dois être « présent », présent/absent, pour que tu puisses t’autoriser les bras et le sexe d’un autre.

Par exemple, de penser qu’il y a un rapport entre le « ça » de « comme ça, ce sera fait » ou « comme ça, ça sera fait » (ça sera fait « comme ça », ce ça qui doit se faire, il faut y aller etc. ), et sûrement quelque chose d’important pour toi (qui te sécu-rise et t’auto-rise), et que quelque chose (de masochiste? ) en moi sait que je dois le désirer (pas seulement m’y soumettre), le désirer parce que je t’aime, et que si vraiment je t’aime, je dois le désirer non pas par amour mais par désir.

Quelle chose bizarre! Sur le coup et souvent après coup, je n’y arrive pas. C’est indésirable. J’ai alors envie d’ironiser sur toi, sur les « hommes » qui te désirent comme ça, sur le « comme ça » de la comédie du désir, y compris de ces hommes qui s’avancent masqués, et qui m’ont dit, au Shoushou, qu’ils se travestissent en femme non pas du tout parce qu’ils sont excités par cela, mais parce qu’ils ont vu que cela excitait les femmes et qu’on arrivait à les avoir « comme ça »…

 

[ Même si c’est avec humour, légèreté, ironie que tu l’as dit, ce n’était pas pour rien, sûrement, que tu as dit à Christine, toi à quatre pattes devant elle, puis en train d’enculer un soumis tout en étant fouettée-titillée par Charline qui t’avait masquée, qu’elle (Charline) avait monté un coup avec elle (Christine) pour nous faire venir au donjon, Charline rabatteuse de nouvelles chairs pour Christine)…

 

Aujourd’hui, en écrivant, du fait d’avoir parlé et écrit, je me dis ceci : il y a peut-être un rapport ente l’indésirable et le fait d’être en position de « tiers exclu » (il faut que je retrouve ce texte que j’avais écrit sur le tiers exclu), d’être mis en position de tiers exclu -par toi mais surtout par les hommes qui flirtent ou baisent avec toi « comme ça ».

Cela produit une chose bizarre, qui pour moi se traduit par un « mais qu’est-ce que je fais là ? », là ou pour d’autres ce sera la jalousie, l’atroce souffrance, le sentiment d’abandon etc…

 

Je sais que j’échappe en partie à cela par divers mécanismes :

- de savoir qu’on en parlera;

- de savoir que tu en as (pour l’instant) besoin, qu’il faut que « ça se fasse », que tu vérifies qu’avec moi tu pourras le faire;

- de me dire que les hommes qui te désirent sans me désirer manquent quelque chose dans leur désir et sûrement dans ce qu’ils vont t’adresser, que tu vas le voir, l’apercevoir, même si ce n’est peut-être pas sur le coup;

- on bien qu’on verra, que de toute façon ce n’est pas en refusant qu’on pourra y arriver;

- ou que j’ai moi aussi, de mon côté, plein de choses à explorer dans cette question là.

 

Mais cette fois-ci, je le pense: je pense que ce « ça » du « comme ça, ça sera fait », passe par la mise hors je(u) pour toi et pour l’autre, de « moi ». Que peut-être (et même sûrement), cette mise hors je(u) sous tend l’excitation du « ça » qui se fait. Et que toute la scène de la chambre close et de la porte fermée réunit les éléments de ce scénario « triangulé » du tiers exclu, évidemment pas loin de la « scène primitive ».

 

Je « sais » que tu as besoin de vérifier que tu as le droit. Que cela n’est pas un interdit. Et cela fait beaucoup penser au scénario biblique de la Genèse et de la scène primitive de l’humanité dans cette scène : on pourrait alors dire ceci, que je trouve très éclairant: le donjon, ou le shoushou, c’est le « paradis »: tout est permis, dès lors que c’est mutuellement désiré. Mais tu as besoin de vérifier que c’est vrai, et le moyen de cela est de refaire de l’interdit, de le rejouer, pour vérifier que ce n’est pas interdit. Tu me testes, en me mettant à la place de Dieu (le père), ou à une place entre Dieu et Satan (ça tant? - comme ça tant, ça sera fait?!), le diable, le « démon », pour vérifier que je suis bien un Adam, un homme qui désire charnellement, et qui ne se prend pas pour Dieu-le-père-le-maître qui veut garder le droit de propriété sur ses créatures.

Vérifier que je suis bien patris démon, le démon du père…Tu joues à te faire croire qu’il faut fermer les portes là où tout est ouvert, à interdire un arbre au milieu d’une forêt, à réécrire de l’obscène privé dans l’obscène public, de la transgression dans la permission, de l’enfer dans le paradis…Et le faire, sécurisée par ma « présence », par une place qui va le permettre, le soutenir sans s’évanouir.

 

Mais comment on fait pour être à cette place?

La place d’un Adam comme passage par où Eve puisse jouir sans être punie, et sans que la malédiction ne se répète sur ses deux fils? D’un Adam qui ne se divinise pas et ne s’évanouisse pas complètement, ne trahisse pas le désir d’Eve qui, pour désirer, doit destituer la loi du père, cette loi divine qui, dans la bible,  cède manifestement sur son désir et qui n‘abandonne pas sa toute puissance en renonçant au pouvoir de l‘interdit?

Mais comment on fait pour être à cette place?

La vivre puis l’écrire, te l’écrire.

La scène d’écriture est ce qui remet en scène l’obscène de la chambre close, de ce qui transformait le désir en interdit et culpabilité, et subordonnait encore l’excitation à la transgression…

Cette scène qui te « sécurise » a sûrement à voir avec un exorcisme du père et du souverain qui t’a interdite (pour s’interdire de jouir de toi comme il avait joui de ta sœur, peut-être, ou pour jouir aussi de toi sous cette forme d’interdit mêlé d’injonction - « à celui-là, tu ne feras pas de mal »-). C’est toi qui peut dérouler ce fil de ce qui te « soumet » là, et que la scène de la chambre close dans le donjon tente de répéter et peut-être exorciser dans un « comme ça, ça sera fait » .

Te et me dire que je la « supporte » (sub-jectum) cette scène, cette scène qui me renvoie tant à ce que j’ai vécu en baisant avec d’autres femmes en l’absence de la femme à qui j’étais relié, et que j’ai pu exorciser dans ma rencontre avec toi, je la supporte parce que je pressens que s’y joue quelque chose pour toi à dénouer pour qu’advienne quelque chose d’autre (passer du désir névrotique de l’interdit et de la transgression  au désir « pervers » de ce qui est « permis »?), mais je pressens aussi que cela suppose que je ne m’y efface pas, que je ne m’y sacrifie pas (être Adam, pas le Christ complice du père)…

 

C’est étrange comme je le disais assez clairement à Christine, sans rien savoir de cela alors : je lui disais « oui, tu la soumettras  pendant que vous m’aurez mis en croix !».

 

Et la soirée a commencé comme cela: écartelé, fouetté, masqué-aveuglé, pénétré par les femmes qui le voulaient, sucé par un soumis, et devant un public silencieux, mis à une place qui m’en a rappelé d’autres, où je me retrouve au « centre » d’une scène sans l’avoir voulu ni encore moins prévu, à une place qui arrive, qui pourrait être désirée, qui ne l’est pas, mais qui n’est pas non plus indésirable quand elle arrive, mais qui vient « décaler » le désir, qui vient comme disjoindre le désir et le narcissisme.

 

Le masochisme ou le SM, depuis tout cela, je vois mieux sur quoi ça peut porter : sur cette disjonction entre désir et narcissisme. Ce n’est pas « désirable » (d’être dominé ou de dominer) mais c’est désiré, et le SM peut être un de ces carrefours (comme l’échangisme, le travestissement, ou peut-être l’analyse, ou aussi peut-être la cuisine, ou le ménage, ou les courses?) où il est possible (pas automatiquement, bien sûr) que s’ouvre la disjonction entre narcissisme et désir.

 

- Le masochisme moral referme cette disjonction au profit du narcissisme (peut-être que Charline flotte sur cela: il y a son envie ou son désir d’être une femme, mais sans oser y accéder du fait de butter sur sa peur d’être homo, ce qui le pousse à envisager de « résoudre » cela en transformant sa féminité en objet plastique, sculpture, photo etc.).

- Le masochisme sexuel, ou peut-être la sexualisation du masochisme ouvre cette disjonction (l‘« out of joint » du « Spectres de Marx » de Derrida), sans abolir le narcissisme (pas de sacrifice, pas de soumission aux sadiques, ou au souverain désir de l’Autre), mais en le « destituant ».

 

J’ai l’impression d’avancer. La destitution du père (du phallus) comme passage entre la bête et le souverain, passage qui est ce que met en œuvre le sexuel « humain ».

Il y a encore des choses à comprendre dans ce passage pour le moment encore étroit, où à tout moment le scénario « divino-satanique » peut revenir. Mais je remarque ceci: pendant la scène de la chambre close, en même temps que tu répètes et en même temps traverses l’interdit, je suis en hauts talons et tout le bas de mon corps est féminisé. Ce n’est pas une coïncidence, et j’aimerais qu’on en parle. Tu fais un détour par la figure d’Eve, peut-être, et « en même temps » je me féminise « publiquement ». Au shoushou, il y a eu des soirs où cela était spectaculaire, nos inversions de rôles, du moins dans les tenues. Il faudrait ne pas seulement le constater, mais y comprendre le rapport qu’il y a entre les deux. Mieux nommer la bisexualité qui surgit dans la traversée de la scène primitive rejouée et déjouée. Peut-être est-ce cela qui a manqué, et qui a obligé à clore la chambre, à la reconjugaliser et l’hétérotiser, quelque chose qui n’est pas assez parlé entre nous, qui est seulement représenté, constaté: la question de la bisexualité en nous, sûrement en rapport avec le fait que nous sommes attentifs, follement attentifs, à ne pas disjoindre désir et parole, ce qui effarouche et met en échec la jouissance phallique et/ou la jouissance dite « féminine » qui lui est conjointe alors. 

 

Je voudrais aussi parler de la scène SM entre le « maître » et sa soumise, la dimension « sacrée » ou ritualisée de cette scène qui devenait une Cène, des gestes qui étaient déterminés par les points de passage entre douleur et jouissance, des gestes qui relevaient du rythme, d’une sorte de musique plus que de peinture ou de théâtre. Le SM, une partition de percussion ? Mais il y avait chez ces deux beaucoup de silence, et une manière désagréable de parler de cela ensuite par le « maître ».

Parler de Fauve, qui me regardait et me commentait comme un mec regarde une femme, peut-être.

Parler de Christine, comme reine et en même temps sorcière du donjon.

J’aimerais la voir soumise à Willy.

Et Willy, à regarder comme un objet par lequel discrètement Christine nous montre quelque chose d’elle-même …

   
 
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