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Masochisme 2

A l’aventure …sans avoir d’hypothèse préalable très claire , je voudrais suivre à nouveau ce fil des rapports entre masochisme moral et masochisme sexuel , ou entre liberté sexuelle et travail de la pulsion de mort .

Quand j’ai écrit « ô my masochisme ô » , j’ai suivi l’idée d’un transvasement de l’un à l’autre , du masochisme moral , qui reste inconscient , qui est une jouissance inconsciente à se faire payer quelque chose , entraînant des situations et des répétitions de malheurs , de souffrance , où se voit le travail de la pulsion de mort , à un masochisme sexuel , conscient , reversant dans la scène sexuelle les rapports de pouvoir , la culpabilité , l’expiation et la souffrance physique .C’est cette idée que je voudrais réexaminer et poursuivre .

Mon idée plus ou moins intuitive de départ , c’est donc que la pulsion de mort œuvre en sourdine en chacun , et que l’un des moyens de la détourner est la jouissance sexuelle , qu’il y aurait cette possibilité de reconvertir de la pulsion de mort en jouissance . Etre plus sexuelLE , pour être moins maso moralement .(Pour moi , par exemple , parce que mon masochisme moral s’est manifesté sous la forme de frigidité , plus je suis sexuelle , moins je suis maso moralement c’est-à-dire moins déprimée , moins angoissée , moins insomniaque , plus vivante etc.)

L’étape suivante a été de croiser cela avec d’autres parcours de femmes , avec ma lecture parfois entre les lignes , de ce que disent les femmes , les rares , qui parlent ouvertement en tant que femmes sexuelles .

Catherine Millet . La Vie sexuelle de Catherine M. :un grand témoignage de femme , une liberté sexuelle très grande , et une liberté très grande également de discours sur le sexuel .Mais il y a aussi les symptômes qu’elle ne cache pas , notamment ces redoutables migraines qui la terrassent , sans cause, et pour cause .Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elle montre qu’elle paye quelque chose , que c’est la contrepartie de ce qu’elle s’autorise , le signe en tous cas d’un conflit .Et notamment parce qu’il y a du silence .Pas le sien , ou pas seulement le sien .Dans le livre qu’il publie un ou deux ans plus tard Jacques Henric témoigne en racontant l’effet terrible que lui font des films videos où il voit Catherine Millet dans ses ébats sexuels avec un autre homme : violence de ce qu’il sait mais préfère ne pas savoir , et pourtant essaie quand même de traverser , en se forçant à voir ces images , en écrivant son livre .Il y est un peu acculé tout de même , elle a publié sa « Vie sexuelle … » , elle a rendu publique sa vie sexuelle dont il ne veut rien savoir , mais qu’il autorise comme il s’autorise une vie sexuelle hors d’elle et également tue ( elle dit bien que cela la rend malade , elle ne veut rien savoir de ce qu’il fait avec d’autres femmes ) . Jacques Henric vit avec une femme qui est désirable parce que c’est une salope , mais c’est avec lui qu’elle vit , et il n’ a pas voulu en savoir davantage , du moins jusqu’à ce qu’elle le lui dise quand même via cette œuvre publique à millions d’exemplaires ! Il y a toute l’ambiguïté de ce deal : fais ce que tu veux du moment que je ne le sais pas et qu’en contre partie tu me laisses faire de même .Qui décide de quoi ici ?et qui paye ? La femme , je crois , chez qui le travail de la culpabilité , y compris inconsciente et même surtout inconsciente , s’entend : sa peur par exemple de souiller la couche conjugale : jamais au grand jamais il ne faut baiser là avec un amant : c’est donc que , là , dans ce qui n’est qu’un détail en regard des « frasques » de Catherine M. ,mais donc aussi sûrement ailleurs, il y a de la trahison , de la faute , et de la punition ! Une grande partie de cette culpabilité alimente le fantasme de Catherine M. , fantasme d’ordure , d’avilissement , qui l’excite plus que tout .

Mais , il y a surtout cet autre symptôme , plus clairement peut-être encore signe de la culpabilité inconsciente , c’est l’absence d’orgasmes autrement que seule : le sceau de la censure et de la punition . « Je baise avec qui je veux , puisque je ne jouis pas » ,mais encore : « je ne jouis pas , ainsi je peux m’autoriser à baiser avec qui je veux » , c’est payer le prix fort tout de même , mais on sait bien aussi que les femmes sont élevées comme ça : pas de sexe sans un bon alibi ( l’Amour évidemment !) …

Lynda Hart .La Performance sado-masochiste. Elle propose la seule analyse que j’ai pu lire des raisons pour lesquelles l’inceste est si répandu et toujours tu dans son chapitre sur les « survivantes d’inceste » .Mais encore , elle montre comment le traumatisme de l’abus sexuel et de la violence sur l’enfant peut être retourné en fantasme masochiste qui alimente l’excitation sexuelle en lisant le récit de Dorothy Alison , Histoire de Bone . C’est un maillon : l’idée que ce qui a blessé peut avoir un autre destin que de continuer à faire souffrir et à alimenter le masochisme moral , et qu’au contraire ce qui fait mal peut être converti et transformé dans le fantasme sexuel .

Je ne sais rien de Lynda Hart , si ce n’est son implication dans le SM , sa volonté de le théoriser et de sortir du silence par des conférences et par ce livre .Et qu’elle est morte d’un cancer .

Pat Califia .Public Sex . Le travail d’une militante , féministe , lesbienne , SM . Je n’ai jamais lu chez personne d’autre cette écriture qui va et vient du sexe à la pensée , qui passe d’une scène de sexe racontée avec jubilation et qui en transmet toute la charge excitante à la réflexion globale qui va interroger les conditions de possibilité d’existence de cette scène sexuelle hors des normes , ou bien les questions théoriques et politiques que cette scène soulève .Pat Califia y souligne que les mises en scènes des fantasmes SM érotisent en les mimant et en les renversant les rapports de pouvoirs opprimants dans la réalité (la scène du flic violé , par exemple ) . D’autres adeptes du SM signalent comme elle , que c’est là , par sa manière de subvertir en s’en moquant pour en jouir tous les rapports de pouvoir , que le SM est dangereux pour l’ordre établi , et que c’est ce qui explique qu’il soit si constamment et si fortement réprimé car, ce faisant il dévoile sous toute forme de pouvoir la mascarade et le substrat de jouissance sexuelle inconsciente sur quoi il repose . Là encore , ce qui est clairement indiqué ce sont des voies de passage , du réel au fantasme sexuel , où ce qui est joué et subi dans la réalité sous forme d’abus et d’oppression , peut être libidinalement converti au service de la jouissance sexuelle .Pat Califia , outre les interdits bravés par tous ses choix , a ajouté la transgression du transgenre .En tapant sur google l’année dernière , j’apprends qu’il est mort récemment d’une maladie rare .

Je déteste ces « nouvelles » .

Il y a quelques années , j’ai vu à Paris l’exposition Araki : notamment ce « voyage sentimental » . Après que sa femme soit morte d’un cancer touchant ses organes sexuels , le photographe revoit ses anciennes photos de leur histoire d’amour en y décryptant la mort déjà à l’œuvre : l’insecte éphémère , la tristesse de la jeune épouse , son corps , immobile au fond d’une barque comme un cadavre .Intrication du sexuel et de la pulsion de mort ? Cela me rappelle surtout l’histoire de D , que P m’a racontée .Elle aussi , D , a développé un fibrome , une saleté dans son utérus au moment même où sexuellement quelque chose n’est pas passé : sa jalousie envers M ? Etre déstabilisée narcissiquement ? Après cela elle s’est refermée sexuellement au figuré mais aussi à la pénétration .J’en ai rencontré quelques unes , de ces femmes qui se sont tout permis à un moment donné et qui brutalement tirent le rideau et apparemment renoncent totalement à une vie sexuelle vivante .

 

M-L D. .Elle écrit des textes scandaleux .Elle subvertit comme personne ne l’a fait les clichés de l’érotisme straight .Elle fait de la poésie-politique-érotique .Ces personnages de femmes revendiquent la soumission , d’être offertes , disponibles etc ., et reines Je ne supporte pas l’idée que cette femme , si jeune , se bat contre son 3ème cancer de l’utérus .

Je ne supporte pas que mes Héroïnes soient malades ou plus mortelles que d’autres .

Cela me donne envie de déclencher ma pensée paranoïaque : ce n’est pas du hasard : on fait taire ces femmes .

Je ne crois pas que ce soit par hasard qu’il arrive des choses pénibles à ces femmes qui non seulement sont sexuelles mais qui l’affichent .Contrairement aux apparences trompeuses de permissivité quant au sexe de notre moderne société , leurs maux sont le signe même de la violence de la répression silencieuse à quoi leur audace les a exposées .Ce sont des femmes surexposées .Et il faut que la pression soit diablement forte pour qu’elles en attrapent la migraine et le cancer .

Masochisme ? Attention !!

L’hypothèse n’est pas qu’elles subiraient les revers de ce qu’elles se sont autorisé , les châtiments d’une culpabilité inconsciente à satisfaire , si , c’est possible, évidemment , mais ce n’est pas tout .Il faudrait alors sonder de quelle manière se forge cette culpabilité .Les normes et les interdits qui pèsent encore sur la sexualité des femmes , tout ce qui leur est encore dénié , d’être sujets , d’être majeures , d’êtres actives , d’être autonomes , de ne pas être à la merci , violables à qui mieux- mieux etc. à tout âge et en tout lieu , etc. , c’est tout cela qu’une femme sexuelle et qui parle fait vaciller . Le décalage est encore énorme entre la norme aliénante et ce que ces éclaireuses osent transgresser .Et ça ne se voit pas !Personne ne voit , je crois , tout ce qu’elles encaissent et tout ce contre quoi elles se battent pour seulement être entendues , non rabattues sur du déjà connu , masculin , normé .Leurs symptômes , il faudrait vraiment les voir comme la riposte de la société qui met au pas ou cherche à éliminer l’élément trop libre et dont la liberté risque de bouleverser le rapport de force existant , l’hégémonie phallocratique !

Transvasements ?Circulations ?Paiements ?

Autre fil à dérouler : comment je (on) me fais payer mes jouissances !

C’est quelque chose que j’ai appris , que j’ai fini par savoir , par ne plus pouvoir ignorer au fil des répétitions .Chaque fois qu’il s’agit de s’accorder une jouissance sexuelle , pas un orgasme , mais un jeu , une expérience , une sortie , une rencontre sexuelle un peu complexe , qui permet de vivre un fantasme , de découvrir quelque chose de la sexualité qu’on ne connaît pas encore , où on ne se connaît pas encore , et bien , ça n’est jamais simple ! Il y a toujours un risque , avant , pendant , après , de tout faire capoter , ou de se faire payer ce que l’on s’est autorisé .

Avant . Souvent , cela part d’un incident sans aucun rapport direct avec l’expérience sexuelle désirée et programmée .Ce n’est qu’à la longue , parce que cela se répète , et avec ce que la psychanalyse nous fait savoir des déplacements et des détours de notre inconscient , qu’on finit par se méfier , par voir le rapport de cause à effet .La crise est sans aucun rapport avec le plan sexuel , mais elle a comme résultat de l’annuler , il faut donc opérer comme avec les rêves et reconnaître les rapports de causalité effacés .Avec P. , nous nous disputons souvent violemment avant un rendez-vous qui nous tient à cœur , avant une sortie , jusqu’à cette limite où nous comprenons que nous sommes en train d’annuler ce que nous désirions si fort .Il nous est arrivé d’aller jusqu’à annuler quand même , tentant alors de rejeter sur l’autre la responsabilité de l’échec .Cela nous a servi de leçon sans doute ! On préfère être plus malins que notre pulsion de mort ou que notre saloperie de surmoi .

Pendant . Si , c’est possible . On fait tourner au vinaigre , ce qui aurait pu être non seulement agréable mais bien plus ! Je suis spécialiste de la mise en l’air et du court circuit de séances sexuelles lorsqu’elles concernent les fantasmes qui me tiennent le plus à cœur .Je le sais , P le sait , on louvoie tous les deux avec ça .Ou bien , c’est le silence qui est dangereux , quand l’un ou l’autre ne s’explique pas suffisamment , essaie de faire passer son désir en contrebande , tout peut chavirer .

Après .Ce sont plus alors les symptômes physiques : on tombe malade .Rien de tel qu’une infection urinaire ou une crise d’urticaire pour me rappeler à l’ordre ! On dirait qu’alors le corps obéit à l’enfantin « c’est le bon dieu qui t’a puni » ! Ou bien , c’est la relecture à l’envers de l’expérience , on n’ y voit que le mal , l’insupportable , etc. , tout ce qui fait dire : « Ah , je ne recommencerai pas ! Ah , on ne m’y reprendra pas ! » , rien de plus partial que cet oubli scandaleux de la jouissance qu’on y a pris !

Toutes ces crises , autour du plaisir sexuel , si on n’y prenait pas garde aboutiraient sans doute au renoncement pur et simple : c’est la tentation : tout mettre à la poubelle , jeter le bébé avec l’eau du bain , puisque c’est comme ça je n’y vais plus , je ne le fais plus , je ne veux plus , je renonce à jouir , au sexe , aux hommes , aux jeux , etc. .On voit ça partout , rien n’est plus commun que ces grands airs de la névrose , montée en général sur ses grands chevaux et qui transforme avec mépris en objet dégoûtant tout ce qui de près ou de loin rappelle qu’on eut pu jouir !

Il y a des femmes qui le font , qui renoncent ou partiellement ou complètement à jouir .Les hommes ne le font pas si radicalement , ils gardent toujours un pied dans le sexuel , mais c’est alors du sexe honteux , cachottier , empêché , surtout ne pas le dire à maman , fantasmes d’impossible ou illusion de tout se permettre mais dans une solitude que parfois ils ne voient même pas .

Qui gagne dans la névrose ? Sa majesté mon MOI et le Capital !En tout cas , ni la vérité , ni la littérature ,ni le vivant , ni l’art , ni l’imagination , ni …

Qu’est-ce qui tient la névrose en respect ?(pour moi , mes quinze années de frigidité m’ont donné des titres ! un droit désormais inaliénable à la jouissance ! et puis je sais trop ce que c’est moi la névrose abstinente , pas question de retomber malade , cela me tient en état d’alerte , ah non pas question de re-sombrer là dedans !)

Les petites filles qui furent tôt tripotées sont-elles des sujets plus pervers ? Ou bien celles qui ne le furent pas , leur a-t-on interdit pour la vie de se jeter dans le sexe avec enthousiasme et énergie ?

« L’inconscient ne connaît pas le temps » .Quel péché originel expions nous par la névrose ? par tout ce qui nous empêche de nous occuper entièrement et en permanence et à toutes les sauces , de sexe , de jouir , de tout relier au sexe et à notre jouissance .

Je voudrais mieux comprendre et en savoir un peu plus de ceux qui sont moins névrosés , plus libres , plus jouisseurs , de ceux qui échappent en apparence au pouvoir moral et social répressif en ces matières .Savoir comment les uns et les autres dealent avec leur pulsion de mort …

On se bagarre sûrement beaucoup avec l’ordre existant , on y perd sûrement beaucoup d’énergie individuellement .

Par quel bout commencer pour fonder le Parti Mondial Du SM Queer ?

 
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