Lettre des "pervers" aux "psychotiques" ... PDF Imprimer Envoyer

        

                                                      

- LETTRE (OUVERTE)

 

 

 

                          DES “PERVERS” AUX “PSYCHOTIQUES”-

 

Salut les schizos!

Non, pardon : Bonjour les psychotiques,

Non : Bonjour les personnesayantdestroublespsychotiques,

Non: Bonjour les personnesayantdestroublespsychiques,

Enfin, bonjour !

 

Nous savons que les névrosés sont en train de réviser la manière dont ils nous classent, vous et nous.

 

Nous vous écrivons pour vous faire part de l’occasion que cela peut représenter pour nous tous, vous et nous, de desserrer les grilles où leurs classifications nous ont enfermés depuis (au moins) deux siècles.

 

Les névrosés ont un gros problème : ils conçoivent leur monde (et même « Le » monde) sur un mode que certains d’entre nous ont pu rendre explicite, que nous appelons « phallogocentrique ».

 

De quoi s’agit-il? (C’est un peu compliqué, on en est désolés, mais les névrosés ne sont pas simples, et ils aiment beaucoup compliquer les choses…) :

Depuis 2500 ans, les névrosés occidentaux ont construit un système mythologique qu’ils appellent la « Raison » (les grecs disaient le « logos »), qui est fabriqué selon deux principes : le principe d’identité (il y a le « moi » et le « non moi », ou l’être et le non être), et, le corollaire de ce principe, le principe du tiers exclu : il est pour eux impossible d’être à la fois soi et le contraire de soi. Le névrosé pense qu’il est l’incarnation de ce principe: il est logocentrique.

Le modèle dominant de cette « incarnation » est l’homme blanc. Son logocentrisme est construit de façon à considérer les non-hommes blancs (les noirs, les colorés, les métis, les femmes, les enfants, et évidemment vous et nous) comme parfois carrément des non-humains, animalisables, ou parfois comme des êtres définis spécifiquement par ce qu’ils « n’ont pas » et du même coup par ce qu’ils ne « sont » pas : à savoir « ne pas être homme blanc doué de logos ».

Par exemple, ils se sont persuadés que les femmes sont castrées (puisqu’elles n’ont pas ce que les hommes blancs croient avoir). Ils ont développé toute une pratique de « domination masculine », que parfois ils ont même théorisé (on en voit des échos dans certaines formes de ce qu’ils appellent « psychanalyse ») .

C’est pourquoi nous disons que les névrosés pensent sur le mode phallogocentrique: le phallus et le logos sont leurs deux attributs essentiels et existentiels, et le « reste » du monde est entièrement pensé depuis ces deux attributs.

 

C’est pourquoi aussi ils disent que vous délirez (lorsque votre pensée ne se réduit pas aux formes connues du logos), et ils disent que nous, les pervers, dénions (quand notre manière de désirer ne fonctionne pas sur un mode phallique comme le leur, c’est-à-dire sur le mode de (l’angoisse de)la castration).

 

Cette manière de voir les choses fait aussi que nous (vous et nous) sommes régulièrement associés dans leurs représentations au « négatif », à la « négation » (ils disent même de nous que « la perversion est le négatif de la névrose »), ou de la négativité. Vous le savez mieux encore que nous, ils disent même de vous que vous êtes coupés de la « réalité » !!

Par exemple, l’un d’entre eux, un nommé Descartes, qui s’est donné des frissons en jouant avec l’idée qu’il pouvait douter de tout, s’est rassuré vite fait en se convainquant que c’était bien lui qui le « pensait » et que, ouf, il n’était pas « fou », lui: il « pensait » donc il « était » - cogito ergo sum. Les autres, ceux qui iraiant jusqu’à douter de l’univocité de leur « moi » ou de leur « pensée » ? « Mais quoi, ce sont des fous ! » décide-t-il… (Une version plus récente de ce geste serait « cerveau ergo sum »…)

Ou bien un peu plus tard, un nommé Kant finit par considérer que ce que la Raison ne peut pas penser, il faut renoncer à le penser, c’est la partie « impensable » du monde (il a appelé cela le « noumène ») et tout doit être pensé dans l’ordre de ce qu’il a appelé le « phénomène »… Il « sépare » bien les deux ordres, il les schize. Cela va sûrement faire que ceux qui ne pensent pas comme cela, vont (par une curieuse inversion) être nommés les schizophrènes…

Ou encore un autre, un nommé Hegel,  juste après le précédent, qui va de manière incroyable, finir par affirmer que le « réel » est rationnel et que le rationnel  est réel, faisant de la négativité un simple moment de la pensée finalement dissous dans une pensée accomplie dans sa ré-affirmation.

 

Bref, on en reparlera une autre fois entre nous, mais nous voulons vous alerter sur ceci: les névrosés entrent régulièrement en crise, et cela a souvent des effets sur la manière dont ils nous considèrent. Lorsque Copernic les a dénombrilisés  de l’univers, ça a été la panique! Et lorsque Darwin a étendu ce geste en dénombrilisant les « hommes » de la place supérieure parmi les espèces, place qu’ ils s’étaient auto-attribués, et ensuite lorsque Freud les a dénombrilisés d’eux-mêmes, ils ont développé toutes sortes de défenses, quitte à rationaliser ce qui arrivait là en se persuadant que c’était le prix à payer pour la « science » ou le prix à payer pour le « désir »!

Un des moyens de défense des névrosés nous concerne directement, vous et nous, lorsqu’ils pressentent que ce qui leur arrive n’est pas étranger à ce que nous représentons pour eux, et qui les poussent alors à nous reclasser depuis leur vision du monde réaménagée.

C’est ce geste qui depuis deux siècles, nous a classés, au nom de la « science » vous comme psychotiques, et nous comme pervers. Oui, nous sommes leur négatif, ce qu’ils ont perdu, qu’ils ne savent plus penser, le résidu de leur phallogocentrisme.  

 

Or voici ce que certains d’entre nous ont réussi à faire, et qui est la raison de cette lettre que nous vous adressons : en s’appuyant sur la manière dont les mouvements anticolonialistes et les mouvements féministes se sont affranchis de la place où les névrosés avaient assigné les « non blancs » (en les esclavagisant et/ou en les colonisant) et les « non hommes » (en les hystérisant et en les infantilisant), certains d’entre nous, classés sous l’étiquette commune d’homosexuels et qui étaient traités par les « classifications » des névrosés tantôt comme psychotiques, tantôt comme pervers, se sont affranchis à leur tour de ce qui les « timbrait » et les stigmatisait, en s’affirmant et en se revendiquant de cette disqualification elle-même!

 

Il y a quelques années, les gays ont réussi à retourner contre les névrosés la manière dont ceux-ci les déclassaient, et aujourd’hui, l’homophobie (qui sous tendait la conception phallogocentrique du monde de la « nature » que les névrosés opposaient à la « contre-nature » représentée selon eux par l’homosexualité!) est même devenue un délit!!

Or actuellement, une autre branche de la « perversion » suit le même chemin, et nous pensons que bientôt la transsexualité sera dépsychiatrisée, dépathologisée et, on espère,  déjudiciarisée.

 

Peu à peu, nous infiltrons ainsi l’alphabet des névrosés!  Nous nous relions (et relisons) dans un mouvement qui dit notre alliance, avec pour l’instant l’occupation des lettres LGTBIQ, (Lesbiennes, Gays, Trans’, Bisexuels, Intersexuels, Queers) et aussi SM, et peut-être bientôt P (pour ceux que les névrosés considèrent comme atteints de « paraphilie ») : nous nous reconnaissons comme également concernés par la manière dont les névrosés (phallogocentriques et hétéronormés) nous (mal)traitent, et nous entendons nous réapproprier cet alphabet selon une lecture « déconstructrice », où peut-être des A (« aliénés »?) aux Z (« zoophiles »?) d’autres « classifications » nommeraient autrement que négativement « l’innommable » ou « l’impensable » … Vous pourriez vous y mettre aussi

 

Nous avons, vous comme nous, payé cher l’entêtement des névrosés à nous classer de façon à nous rendre pensables à leurs yeux. Notre histoire s’est parfois différenciée de la vôtre, et parfois croisée: vous avez été internés et l’êtes encore souvent dans leurs asiles, et nous sommes souvent emprisonnés dans leurs prisons, où d’ailleurs nous vous côtoyons de plus en plus. Ou par exemple, au-delà de leurs discours savants, ils vous traitent de fous et certains d’entre nous sont traités de folles, autre signe des passages de frontières entre vous et nous, qui laisserait voir que parfois la perversion est une psychose au (ou du?) féminin, et la psychose une perversion au (ou du?)masculin ! Ou vous êtes parfois considérés comme dangereusement fous, et nous follement dangereux… Très vite, les névrosés mélangent ce qu’ils avaient distingué, et notre lot devient commun…

 

Ces dernières années, on a vu certains névrosés reconnaître que leurs classifications produisaient de la stigmatisation. Ils affirment que ce n’était pas leur but, mais reconnaissent que le phénomène pourtant se répète à point tel que cela ne peut plus être considéré comme accidentel. Ils tremblent à l’idée même que la « Science » produirait cette horreur, ce qui semble se confirmer… Ils n’arrivent néanmoins pas à faire le rapport entre la logique phallogocentrique de leurs taxinomies, et cet « effet » de stigmatisation, ni avec le fait que ces classifications désignent nos différences (nous, nous dirions nos « différances ») comme des « symptômes »  de la manière dont ils conçoivent la différence d’une manière telle qu’elle est appelée à devenir soit du même (que soi, - accepté comme « malade ») soit de l’autre comme différent associé au différend (ça peut aller jusqu‘au « c‘est un monstre » cf plus haut)… Parfois, les névrosés sont très proches des paranoïaques…Ils finissent toujours pas vivre la différence comme une menace. Ils n’arrivent absolument pas à concevoir philosophiquement la différence.

La stigmatisation est la manifestation de ce que sous tend ce geste, qui est toujours un geste d’exclusion en même temps que de nomination, selon un terrible mécanisme que l’une d’entre nous, Judith Butler, a bien décrit sous le nom de performativité.

 

Comment enrayer cela ?

Nous pensons que ce sont les stigmatisés qui peuvent retourner ce geste, en s’alliant entre eux et aussi en ne laissant pas la science ni la technique ni la philosophie aux mains des névrosés.

Certains d’entre nous se sont attelés à cette alliance, et par exemple nous pensons que la manière dont Jacques Derrida permet de penser la « différance » est le signe qu’il est possible de penser et même « classer » sans produire un dehors inclassable ou déclassé, ou en réinscrivant en permanence autrement que sous forme d’exclusion le dehors produit par tout dedans, toute intériorité ou toute identité, ou toute classification (certains d’entre nous pensent même que c’est ce que manifeste la sexualité : un dedans ex-cédé, supplémenté, différé, rattrapé et ex-cité par son dehors, ou son « négatif », et qui s‘incarne en s‘altérant).

Ou bien la manière dont l’une d’entre nous, Beatriz Preciado, en s’appliquant à elle-même la dé-biologisation ou la dé-naturalisation de « l’identité sexuelle », (ce que la technique permet aujourd’hui), met à jour la manière dont les névrosés ont développé une extraordinaire industrie pornopharmacologique mobilisée pour assurer la reproduction du phallogocentrisme biologisé.

 

Nous n’avons pas de leçons à vous donner, mais nous pensons que ce que les Trans’ sont en train de faire vous concerne aussi: les Trans’, comme vous, ont besoin des outils de la technobiologie pour se déphallogociser: se dégager du bio homme ou de la bio femme qui les assignaient.  L’enjeu de la dépsychiatrisation de la transsexualité est au passage de réinterroger le droit d’usage de la technique et de contester l’ autorité de ceux qui l‘autorisent, surtout lorsqu’ils se masquent en s’autorisant de la « nature ».

 

Nous pourrions peut-être vous dire que les neuroleptiques et autres psychotropes, tout comme les traitements hormonaux et a fortiori chirurgicaux,  engagent trop d’enjeux pour ne pas être laissés aux seules mains des « techniciens », dont les « usagers » seraient les « objets ».

Le premier geste qui marque la fin de cette hégémonie a été pour nous de nous dépathologiser, en nous revendiquant de ce qui visait à nous assigner. Ce geste est peut-être difficile pour vous, ou n’est peut-être pas possible comme il peut l’être pour nous. Nous ne savons pas ce que cela pourrait signifier, mais ce que nous essayons de vous dire c’est l’idée que vous pourriez être psychotiques sans pour autant être malades (ou en faire une maladie?).

Nous ne nions pas que nous avons « besoin » de la technique (ce que les névrosés appellent les « soins » !!), mais nous dénions aux névrosés la manière dont ils dénomment ce besoin en le pathologisant.

Dépathologiser la technique est pourtant un acte quotidien, y compris de la médecine. Cela relève et révèle d’ailleurs d’une conception sanitaire et non pas pathologique de la Santé.

Il nous semble d’ailleurs que c’est ce que  sous tend l’idée d’Organisation Mondiale de la Santé, qui est bien autre chose qu’une organisation mondiale de la maladie.

Cette différence (ou cette différance?) devrait être lisible dans la manière dont cette organisation révise ses classifications. Mais cela ne se fera pas sans vous.

Si vous voulez, on vous laisse le P de la Paraphilie, que vous investissiez la place de ce qu’ils appellent Psychose (toujours…).

 

Oui, on devrait se causer…

 

Bien amicalement,

 

                                                                                    Les « pervers »…    

 

 
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