Philosophie et psychanalyse : un couple masochiste? PDF Imprimer Envoyer

( Ou : de Kant avec Sade, à Derrida avec Masoch )

( ARGUMENT )
Philosophie et psychanalyse: peut-on faire l’une sans l’autre?
Freud semble à la fois le montrer et en douter…
Sous la forme d’un témoignage professionnel, on tentera ici de mettre au travail la manière dont peut ou pourrait se concevoir ce rapport entre philosophie et psychanalyse.
On essaiera, en particulier depuis le travail de Jacques Derrida, d’interroger les marges de ces deux champs, d’en faire émerger des enjeux théoriques mais aussi peut-être cliniques, voire subjectifs.
On en viendra peut-être alors à mettre en résonance le « modèle » du masochisme, la manière dont le champ philosophique a été travaillé par ce modèle, en l’articulant avec la question de la déconstruction des genres (sexuels, grammaticaux).
On tentera alors de nommer ce que peut signifier l’idée d’un « au-delà de l’au-delà du principe de plaisir » comme enfant de cet (apparent) non rapport (sexuel?) entre philosophie et psychanalyse.
Un enfant transgenre, non phallogocentrique.
Un enfant à la fois de la mimesis et du performatif…

(références bibliographiques en fin de texte)

 

PHILOSOPHIE ET PSYCHANALYSE : UN COUPLE MASOCHISTE?
« De KANT avec SADE à DERRIDA avec MASOCH … »


Je suis de formation philosophique, diplômé de troisième cycle, formation que j’ai complétée par une formation de troisième cycle en psychopathologie. Et professionnellement, je suis psychanalyste d’une part en secteur privé mais aussi d’autre part en secteur public (si, si, cela existe, nous sommes quelques uns depuis plus de vingt ans à pratiquer la psychanalyse, et officiellement, dans le cadre de la psychiatrie publique). Je suis également professeur de philosophie auprès d’ étudiants en travail social, et j’anime une revue intitulée « Pholitiques » qui prolonge tout un travail éditorial entrepris auparavant dans d’autres revues et publications.
Autrement dit, ce couple entre philosophie et psychanalyse, c’est toute ma vie professionnelle, et en un sens toute ma vie personnelle. J’en suis en quelque sorte l’un des enfants…
Mais pourquoi alors est-ce difficile pour moi aujourd’hui de vous parler simplement de ce couple là?
Avant d’aller plus loin, on pourrait peut-être dire qu’en partie la difficulté serait la même s’il s’agissait de parler du rapport entre philosophie et psychologie, voire entre philosophie et psychiatrie. On pourrait rappeler que pratiquement jusque 1950, et même encore plus tard dans les livres de philosophie pour le baccalauréat, la psychologie était un chapitre de la philosophie. Et que l’autonomie de la psychologie vis à vis de la philosophie a été un des derniers chapitres détachés de la philosophie, après bien d’autres depuis l’antiquité et surtout depuis Copernic et Galilée. La philosophie a là une drôle d’histoire, d’objets partiels progressivement détachés: d’abord les sciences de la Nature : la physique émancipée de la métaphysique, puis la biologie émancipée des théories du vivant, et puis au XIXème et au XXème siècle les « sciences de l’homme ». A chaque fois ces amputations ou même ces castrations si l’on veut, ont diminué la philosophie comme une peau de chagrin, et l’ont réduite à un discours « vide », purement spéculatif - et encore, même la spéculation se trouve prise sous le contrôle de la logique, des mathématiques, ou des théories linguistiques ou discursives aujourd’hui autonomes …
Cela aurait pu être une autre conférence, de parler et éclairer cette drôle d’histoire de la philosophie, d’une discipline qui, peut-être exactement comme l’art au XXième siècle devant l’apparition des techniques de reproduction visuelle et sonore, a dû se repenser autrement. Et ce n’est pas fini, la philosophie ne s’en est pas remise, si elle s’en remet un jour.

Mais ce n’est pas le fil que je vais dérouler, et ce qui m’intéresse est de saisir l’occasion pour expliciter des enjeux plus actuels, plus précis, peut-être moins vastes ou moins vertigineux.
Je vais donc plutôt partir, en schématisant peut-être à outrance les traits, des questions soulevées par cette histoire du rapport entre philosophie et psychanalyse, et en partant de la psychanalyse elle-même.
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La représentation que je vais proposer est très discutable, on pourrait même exprimer au conditionnel tout ce que je vais dire à partir de maintenant et considérer cela comme un mythe, mais ce ne sera pas l’objectivité qui sera ici un enjeu mais la manière dont cette représentation pourra mettre à jour certaines questions, en particulier la question du masochisme, comme l’annonce la présentation de la rencontre d’aujourd’hui.
Cette représentation que je vais proposer est peut-être mythique, mais elle pourrait pourtant (mais à vrai dire cela ne me paraît pas le plus important) se justifier par exemple avec la manière dont Jacques-Alain Miller a parfois présenté l’histoire de la pensée de Lacan, la description de l’imaginaire, la structure du symbolique puis la logique du réel, ou bien même, pourquoi pas, la manière dont Lacan a parfois parlé du déroulement d’une analyse : l’instant du regard, le temps de comprendre, le moment de conclure.
On pourrait alors présenter de ce point de vue le rapport entre philosophie et psychanalyse comme ceci: dans un premier temps, ce rapport n’est pas problématique. On a pu penser, y compris en s’appuyant sur des propos de Freud ou du moins ce qu’on pourrait appeler le « premier Freud », que si la psychanalyse se caractérisait par la découverte du rôle central de l’inconscient, cet inconscient n’était pas incompatible avec les principes généraux de la philosophie de la conscience. C’est un enjeu très important: je ne pourrai pas développer ici, mais on pourrait montrer que parallèlement à ce que j’évoquais tout à l’heure sur l’histoire de la philosophie comme l’histoire d’un corps, d’un corpus, amputé et peut-être castré de ses parties les plus « matérielles », en particulier le savoir objectif, la réponse faite par la philosophie, par exemple chez Spinoza, Descartes, Kant et au plus haut sommet Hegel, a été de se défendre de ces blessures successives par l’affirmation de l’auto- affirmation de la « conscience » comme siège même de la Raison. Ce qui caractérise ainsi la philosophie moderne (au sens historique du terme) c’est cette apologie de la conscience jusque dans le savoir absolu hégélien dont la dialectique assure la réaffirmation.
L’inconscient freudien n’entame pas, dans un premier temps, cette représentation, en tous cas tant que la psychanalyse elle-même n’oppose pas irréductiblement conscient et inconscient, mais conçoit, sous certaines conditions, le passage de l’un à l’autre. Il y a toute une littérature qui, fidèle à la tradition de la philosophie de la conscience, concevra la psychanalyse comme technique qui permet de prendre conscience de l’inconscient, la « guérison » étant justement définie par cette prise de conscience.
On pourrait montrer la convergence entre cette conception et ces pratiques d’une part, et la description lacanienne de l’imaginaire, de l’identification spéculaire - et en un sens « spéculative » au sens philosophique du terme - identification spéculaire à l’image de soi: la conscience, contente de son auto-réflexion, de son auto-immunité dirait peut-être Derrida, est structurée exactement comme cela, comme le stade du miroir … La conscience, stade du miroir de la philosophie … Et tant que la psychanalyse, comme elle l’a été et l’est encore souvent, reste inscrite dans cette représentation, le rapport entre philosophie et psychanalyse peut encore être harmonieux, chacune s’illustrant de l’autre parfois explicitement, souvent implicitement.
C’est dire que lorsque Lacan va s’employer à démonter cette psychanalyse, à la resituer comme résistance de la psychanalyse à elle-même, à débusquer chez Freud lui-même l’idée que l’inconscient est structuré bien autrement que le conscient et a fortiori la conscience, c’est là que tout va se compliquer et en un sens exploser.
On pourrait montrer que s’amorce là ce que j’ai appelé dans la présentation de cette conférence un « couple masochiste » entre philosophie et psychanalyse. Il faudrait bien plus de temps pour rendre compte finement de l’étrange rapport qui va alors s’instaurer entre philosophie et psychanalyse, dès lors que la psychanalyse, cessant en quelque sorte de céder sur son désir, va tenir bon sur un inconscient irréductiblement inconscient, d’un reste irréductiblement restant et résistant à toute appropriation par la conscience.
Je vais aller trop vite. Mais est-ce qu’on pourrait dire les choses comme ceci? Il est étrange de constater que c’est en puisant dans les ressources de la philosophie, d’Aristote à Hegel puis Heidegger, que Lacan va pouvoir idéologiquement arracher la psychanalyse à la tradition de la philosophie de la conscience où le post-freudisme tentait de la maintenir, et va pouvoir théoriquement donner un sens non simplement analogique ou empirique à l’idée que l’inconscient est structuré comme le langage.
On pourrait, on devrait montrer que cela a supposé de faire subir à la fois à la philosophie et à la psychanalyse des coups de force inouïs pour outrepasser la force de la philosophie de la conscience, son « imaginaire » et toute la conception de la rationalité qui y est adjacente, et que cela n’a peut-être été possible que par des ruptures, et en particulier des ruptures de style dont le discours et le vocabulaire lacaniens portent la trace.
Il a fallu que le discours philosophique subisse, en se pliant au style lacanien, un travail inouï, une sorte de torture et de torsion, pour que devienne audible ce qui pourrait aujourd’hui s’énoncer comme une « philosophie de l’inconscient », une philosophie qui ne se construise plus sur le déni, le refoulement ou la forclusion de l’inconscient, comme le faisait et le fait encore la philosophie de la conscience.
Et l’on pourrait lire alors le passage qu’ opére Lacan de l’imaginaire au symbolique, et du symbolique au réel, comme ceci: un passage qui met la philosophie à la torture, tantôt en en montrant ses points dramatiquement aveugles, quasiment ses symptômes, tantôt en en faisant une alliée pour lutter à l’intérieur même de la psychanalyse contre les points aveugles de celle-ci, là où elle se trahissait. Et peut-être que le concept de symbolique n’a pas suffi, comme ne suffisait pas l’alliance avec la phénoménologie même heideggerienne, d’une philosophie de l’être et non plus de la conscience qui pouvait faire l’affaire pour un temps, et c’est ce qui a conduit Lacan à développer le concept de réel qu’on pourrait appeler avec François Laruelle « non-philosophique », d’un concept rompant les amarres à la fois avec la conscience, avec la représentation et avec le « sens » lui-même.
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Au fond, dans cette histoire, on pourrait dire ceci: si l’on veut être psychanalyste (si cela a un sens de dire « vouloir être psychanalyste ») mieux vaut dans un premier temps ne pas faire de philosophie, ou se défaire de la philosophie tant il est difficile depuis la philosophie généralement dominée par une conception néo-rationnelle de la conscience, de concevoir une autre forme, invraisemblable dans cette tradition, de « rationalité ». La philosophie reste d’abord imaginaire, et contribue à maintenir l’imaginaire, jusques et y compris, comme Freud le laissait entendre, dans sa paranoïa, dans sa capacité, c’est vrai extraordinaire, à construire de sublimes systèmes cohérents de pensée.
Mais dans un deuxième temps, je ne sais pas s’il est possible, sauf à faire le singe, faire le psychanalyste, singe comme dirait Nietzsche qui voyait dans cette figure du singe un moment de la pensée mimétique, je ne sais pas s’il est possible d’être psychanalyste et de ne pas faire de philosophie. Car enfin comment accueillir ce qui est mobilisé par le noyau dur de l’inconscient, en particulier la question du sexuel, de la différence et de la jouissance, sans mesurer les enjeux extraordinaires de cela? Les psychanalystes non philosophes, en particulier me semble-t-il les psychanalystes médecins, peuvent surgir là dans une posture qui pourrait être désignée comme une imposture.
C’est peut-être ce qui s’est passé dans ma génération. Je n’ai pas vu beaucoup de collègues philosophes s’intéresser vraiment à la psychanalyse. Mais j’ai vu encore moins de collègues « psy » s’intéresser vraiment à la philosophie. Et pourtant cette génération a été marquée, et je crois profondément, par la psychanalyse lacanienne, par ce qu’elle redressait du freudisme affadi, par l’attention aussi à un inconscient et à une conception du désir dégagés des représentations de la conscience et de sa demande.
Mais à quoi conduit une psychanalyse qui franchit ce pas de l’inconscient, mais pense pouvoir faire l’économie du travail philosophique intense qui a accompagné la démarche de Lacan? Je parlais de singerie, à l’instant, et on en a beaucoup vu les signes dans la littérature psychanalytique à « l’effet y au de poil » comme l’avait évoqué jadis François Perrier, d’analystes qui ont pu avoir un usage canaille, comme disait Lacan, de la psychanalyse: singerie du style ou singerie des concepts répétés et mécanisés. Mais ce n’est pas le plus grave.
Le plus préoccupant est peut-être la philosophie implicite, la « philosophie spontanée » comme disait Althusser, véhiculée subrepticement par cette psychanalyse « non-philosophique ». Qu’est-ce qui caractériserait cette philosophie là? C’est l’idée que « ne pas céder sur le désir », en guise d’éthique de la psychanalyse, supposerait de s’incliner devant le mot de la fin auquel conduit sans fin l’analyse: la pulsion de mort.
Alors ici, que ce soit bien clair: il est pour moi clair que cela a été un enjeu décisif le fait que Freud ait osé, et explicitement, s’exposer à l’idée incroyable en regard de toute la tradition de la conscience et de la rationalité dont j’ai parlé, s’exposer à l’idée d’un « au-delà du principe de plaisir » et à l’idée qu’entre Eros et Thanatos, c’est toujours Thanatos qui l’emporte. C’est, on le sait, à cela que bien des freudiens ont résisté, et c’est contre cette résistance là que Lacan a lutté, et en particulier en cherchant alliance avec (mais pas seulement) la philosophie ou certains textes philosophiques même « traduits » à sa façon.
Mais que produit cette attention lacanienne à donner tout son poids à l’au-delà du principe de plaisir? C’est cela, me semble-t-il, que questionne Jacques Derrida, sous la forme d’un retour à la psychanalyse des questions que celle-ci avait pu poser à la philosophie. Derrida a d’abord cherché à montrer comment, malgré sa prétention inverse affirmée, le discours lacanien reste inscrit dans ce que Derrida a déconstruit de ce qu’il appelé le « logocentrisme » et qu’il a complété, dans sa lecture de la psychanalyse, sous l’expression de « phallogocentrisme ». En un sens, Lacan aura été piégé par la manière dont certains concepts philosophiques, par exemple l’idée heideggerienne d’être pour la mort, ou peut-être même de la conception de la vérité comme dévoilement, et malgré la redéfinition que Lacan en produit en soumettant ces idées au contexte de la psychanalyse, piégé donc par la manière dont certains concepts restent inscrits dans ce logocentrisme et ce phallogocentrisme, dans lesquels du même coup la psychanalyse reste inscrite. Or l’enjeu éthique, philosophique mais aussi politique de cette inscription n’est pas négligeable, loin de là.
Je voudrais très schématiquement reprendre ces enjeux en termes philosophiques, en sachant que vous pourrez lire ou relire les textes de Derrida que j’ai donnés en référence bibliographique, auxquels il faut ajouter le texte essentiel pour tout cela publié dans « La carte postale: de Socrate à Freud et au-delà » en particulier le chapitre « Le facteur de la vérité » où Derrida fait une lecture extraordinaire du séminaire de Lacan sur « La lettre volée » d’Edgar Poe.
Comment en quelques mots reprendre cela en termes philosophiques? Au fond cette question du rapport entre philosophie et psychanalyse pourrait se représenter dans la lecture que nous pourrions faire du texte de Lacan « Kant avec Sade », comme texte à la fois métaphorique et métonymique de cette question. La philosophie avec la psychanalyse, ou la philosophie avec Lacan, c’est Kant avec Sade.
Or c’est quoi, Kant avec Sade? C’est un mariage à la fois génial et monstrueux, arrangé par Lacan. C’est le mariage de la vertu la plus sublime et du vice le plus affirmé. Or ce n’est peut-être pas par accident que cette référence vient chez Lacan, et pourrait pour nous venir ici comme indice ou comme symptôme de ce qui arrive à la psychanalyse quand elle ignore son rapport à la philosophie.
L’hypothèse, peut-être trop simple ou même délirante, que je voudrais mettre ici au travail serait alors celle-ci: quand la psychanalyse ignore ou méconnaît son rapport à la philosophie, c’est rapidement Sade qui surgit. Et, peut-être symétriquement, quand la philosophie ignore la psychanalyse, c’est Kant qui domine dans la méconnaissance de sa proximité avec Sade …
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Alors disons le comme ceci: à quoi peut conduire la psychanalyse qui, comme ce qui est en jeu chez Freud et surtout chez Lacan, n’ignore plus qu’il y a un au-delà du principe de plaisir? Eh bien elle conduit à une conception du désir comme nécessairement manquant, voire comme désir du manque, et à une définition, logique depuis cette conception, de la jouissance « impossible », et même préférentiellement impossible - sauf à s’engloutir dans une jouissance cliniquement, techniquement et éthiquement soumise à la mort.
A l’illusion névrotique d’un désir qui serait satisfaisable et qui déterminerait la concordance de son objet dans la demande, l’analyse répond par une conception d’un sujet qui serait fondamentalement et primordialement masochiste: le savoir névrotique et la demande de savoir et de supposé savoir qu’il adresse à l’analyste n’étant que le refoulement de ce masochisme primordial auquel le sujet est nécessairement soumis et qu’il ne peut maîtriser. Et la fin de l’analyse, le moment de conclure coïncidant avec la destitution du sujet supposé savoir, se marquerait d’une part par l’assomption de cette passivité devant la castration inévitable pour tenir comme pare-feu d’une jouissance qui nous détruirait, et du même coup d’autre part devant cette conception au fond sadique et même sadienne de la jouissance associée à la pulsion de mort.
Faire ainsi de l’au-delà du principe de plaisir un principe fondamental, un « principe transcendantal » remarquera Deleuze dans sa « Présentation de Sacher Masoch », eh bien c’est mettre Sade au fondement de la jouissance. C’est un phantasme freudien repris et glorifié par Lacan qui met Sade plutôt que Masoch au cœur de la fin de l’analyse et de l’analyse de la fin.
La raison pour laquelle Lacan n’est pas kantien ne tient qu’à cela: il fallait que Kant fît « encore un effort », comme dit Sade aux révolutionnaires, pour concevoir que l’impératif catégorique ne relevait pas de la volonté d’un sujet éclairé par sa Raison, mais au contraire que ce sujet étant dérivé de cet impératif qui le divise, sa fonction logique, pourrait-on dire, est de répondre : « je ne suis sujet qu’à consentir à mon assujettissement impératif par lequel j’accède au désir - manquant »…
Au fond, Sade aurait peut-être bien pu signer les Ecrits de Lacan dans un ravissement en regard duquel « La philosophie dans le boudoir » ou « Les 120 jours de Sodome » ne sont que des feuilletons télé de samedi soir pour familles de moins de dix ans! Oui, difficile d’imaginer conception plus sadique et sadienne que la conception lacanienne de la jouissance, jusques et y compris dans la consigne à laquelle elle invite à conclure universellement: « si tu veux désirer, ne jouis pas »… Tel est le ça de Lacan !

Les concepts de symbolique et de réel, la distinction entre les quatre discours (pourquoi seulement quatre?) pourraient être lus comme ceci: des outils que Sade lui-même n’a pas su imaginer, pour convertir le masochisme en objet de jouissance du sadisme, et cela sous le nom renouvelé de l’éthique! Kant avec Sade, cette philosophie dans le divan, oui tout à fait, impossible de mieux faire!
Et bien des analystes s’installent à cette place là, dans un assourdissant et jubilatoire silence d’un spectateur regardant l’analysant doucement emprisonné par les fils qu’il tisse lui-même d’un divan qui en donne la matière comme le ventre d’une araignée…
Peut-être est-e cela qui poussait Lacan à dire qu’à tout bien considérer, l’analyste ne pouvait considérer son acte que comme « abject ».
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Bien. Il me semble que cette hypothèse d’un rapport entre cette place essentielle de Sade dans l’analyse et une certaine manière de ne pas faire de philosophie et de se taire quant à cela, de faire de la psychanalyse comme on fait de la technique ou de la cuisine, que cette hypothèse pourrait s’argumenter…Peut-être n’est-elle pas délirante, ou seulement délirante …
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Comment faire autrement?
D’abord insister à nouveau clairement sur un point: cette question d’une conception non sadienne et sadique de la psychanalyse ne remet nullement en cause l’idée d’un au-delà du principe de plaisir, ni la conception de l’inconscient que Lacan a cherchée à concevoir en fidélité à cet au-delà. Philosophiquement aussi bien que cliniquement et que subjectivement, je crois que reconnaître l’enjeu de la répétition est décisif, que c’est une intuition nietzschéenne à laquelle Freud a donné une dimension anthropologique et dont Lacan a cherché à produire les effets éthiques et en un sens philosophiques qu’il s’agit de « questionner », de déconstruire, mais depuis Freud et Lacan et pas sans eux. Si je peux me permettre de dire cela : il ne faut pas faire de philosophie, en tous cas sur ces questions, sans cela et en dehors de cela. Mais il faut en faire, sauf à répéter le scénario sadien.
C’est là, me semble-t-il l’immense apport de Derrida (même si j’ai parfois vu certains analystes, en particulier lillois, très attachés à lacaniser Derrida et à neutraliser tout ce qu’il apporte dans son questionnement fait à Lacan, mais passons) …
Impossible ici de retracer cette histoire de la déconstruction derridienne du phallogocentrisme et du rapport entre la conception lacanienne du phallus et ce que Derrida désigne comme résistance de la psychanalyse à elle-même.
Mais je voudrais au moins apporter quelques éléments qui donneront un aperçu de la fécondité d’un rapport (en ce sens « sexuel », donc…) entre philosophie et psychanalyse depuis Derrida. Cette fécondité serait celle d’une autre lecture du masochisme d’une part, et des enjeux du sexuel et en particulier du sexuel comme « différance », comme incarnation de la différence grammaticale performativement produite par la langue.
Il faut pour cela non plus lire Kant avec Sade mais Derrida avec Masoch. Ou pour donner la mesure de ce lien, il faut non plus sodomiser Kant avec Sade, comme Lacan l’a fait, mais fouetter Derrida avec Masoch !!
Alors allons y !
A vrai dire, c’est ici le moment où je m’en veux plus que jamais d’avoir répondu trop facilement à la demande de Rosa Caron. Parce que comment faire, dans le temps que nous avons, pour donner un aperçu de cela? C’est du « pur » masochisme à mon égard, et peut-être du sadisme envers vous…
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Il y aurait plusieurs pistes: faire par exemple une synthèse du texte incroyable de Gilles Deleuze sur le masochisme, et son attention à désarticuler le masochisme du sadisme en montrant qu’on ne saisit rien du masochisme en l’accouplant au sadisme dont il n’est en rien une complémentarité, même inversée comme Freud l’a fait à plusieurs reprises et variantes. Montrer que ce texte de Deleuze est un texte clairement revendiqué comme philosophique, et en même temps comme exemplaire de la fécondité du rapport entre philosophie et psychanalyse lorsqu’elles acceptent de se lire mutuellement.
Mais j’ai relu pour la xième fois ce texte pour cette conférence de ce matin, et non ça ne va pas: si j’avais à m’appuyer sur ce texte, il me faudrait d’abord interroger l’étrange manière dont Deleuze reprend à son compte sans l’interroger (ce qui en philosophie est un symptôme: reprendre sans interroger…) le scénario masochiste « classique », hétérosexuel, de l’homme dominé par une maîtresse. Que deviendrait la conception deleuzienne si elle s’appliquait à un scénario où la femme serait la masochiste dominée, ou bien s’il s’agissait d’un couple homosexuel, masculin ou féminin, ou de transsexuels etc.? Gros problèmes … Dommage!
Alors, autre piste qui nous sera peut-être plus économique: la réflexion de Lynda Hart publiée par les éditions EPEL sous le titre « Performances sado-masochistes ». Cette autre piste permettra peut-être d’ailleurs de revenir vers Deleuze.
D’abord une remarque sur le mot « Performance » qui apparaît dans le titre français: Marie-Hélène Bourcier dans son livre « Sexpolitiques » alerte et même attaque les problèmes de traduction qui traversent ce type de textes, en particulier lorsque ces textes sont publiés par des éditeurs ou des responsables de collection d’obédience psychanalytique, comme c’est le cas de cette collection dirigée par Jean Allouch. Le mot « performance » ne renvoie pas ici à la capacité de réussite comme on pourrait le concevoir par exemple dans le sport, ou au sens psychologique de taux de réussite. Ce mot relève ici de la « performativité » au sens de la distinction faite depuis Austin entre énoncé constatif et énoncé performatif.
Je rappelle ici ce sens, parce qu’il va être décisif pour nous, pour relier la question du masochisme. Le performatif en linguistique est la capacité que peut avoir un énoncé de produire, sous certaines conditions, ce qu’il énonce et de ne pas être seulement produit par ce qu’il annonce. Exemple de performatif : « Je vous déclare marié », énoncé qui fait le mariage en même temps qu’il l’énonce: dire c’est faire, comme le propose Austin dans son livre du même titre « Quand dire c’est faire ».
Or dans son livre, Lynda Hart essaye de souligner le rapport entre le masochisme sexuel et une forme de performatif, de performativité.
De quoi s’agit-il? Il me semble que la lecture que Lynda Hart fait d’un roman de Dorothy Allison « Histoire de Bone » peut illustrer - et plus qu’illustrer - le plus important pour nous de cette question. Il s’agit du dernier chapitre du livre de Lynda Hart « Questions de témoignage: érotique du pouvoir dans l’Histoire de Bone ». Je commenterai plus loin ces mots là : témoignage et érotique du pouvoir.
Dans ce roman Histoire de Bone, roman apparemment en partie auto-biographique, D.Allison raconte la vie d’une enfant et d’une adolescente battue par son beau-père qui finira par l’incestuer, avec la complicité, comme souvent (et peut-être comme toujours?) de la mère. Et Lynda Hart, dans sa lecture de ce texte de ce qu’elle appellera « survivante d’inceste », s’attarde sur un aspect de ce texte où le personnage de Bone raconte ses phantasmes sexuels masochistes construits en lien avec les scènes de maltraitance dont elle était l’objet.
Je lis un passage rapporté par Lynda Hart :
( cf texte 1 p. 292/293)

Il nous faudrait du temps pour commenter, analyser et discuter de ces scénarios d’un enfant est battu, et les commentaires de Lynda Hart n’épuisent pas, loin de là, tout ce qu’il y aurait à en dire. Mais dans ces commentaires, Lynda Hart remarque ceci, qui va nous faire réfléchir :
(cf. texte 2 p. 293, 294, 295, 296 ).

Quelques mots clés dans ces passages: « orgasmes violents, performance, survivre, sauver la mort, résurrection ironique » …
Ces mots associent la mort, le sexe, le récit, un certain de type de récit, ce qu’on pourrait appeler récit de « témoignage » que Lynda Hart distinguera ensuite de l’aveu et du récit auto-biographique. Ce récit de témoignage relève d’un certain type de vérité, en rapport avec un scénario masochiste associant jouissance et mise en scène de situation de domination.
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Pourquoi s’intéresser à cela?
Peut-être parce que se trouve là relié ce que le champ psychanalytique d’une part et le champ philosophique d’autre part ont souvent tant de mal à ne pas délier: le rapport entre sexe, jouissance, vérité, récit.
Lynda Hart souligne que ce qu’écrit et décrit D.Allison s’inscrit dans ce qu’elle appelle le « S/M », le sado-masochisme :
(cf texte 3 p.302)

Or qu’en est-il de cette ligne frontière? Après bien des discussions sur la manière dont de très nombreux et nombreuses psychanalystes cherchent à réduire le masochisme à un sadisme retourné sur soi-même, et dans l’élimination étrangement répétitive des questions plus subtiles et complexes que Freud avait soulevées à ce propos en changeant plusieurs fois de conceptions sur l’antériorité ou non du sadisme sur le masochisme et sur la nature du passage ou non de l‘un à l‘autre, Lynda Hart plaide l’idée que le masochisme sexuel est un acte performatif qui inverse le rapport entre sexe et pouvoir. C’est un geste politique et idéologique, un geste philosophique et non seulement psychologique, qui va bien au-delà d’un simple mécanisme de défense pour « survivre » à un traumatisme.
Encore deux citations pour clarifier ce point très important :
(cf. texte 4 p.325)

On pourrait mettre en parallèle cette tentative de Lynda Hart pour penser autrement « l’impossible » en réfléchissant, on le fera ensuite, au possible de cet « impossible » comme enjeu même de l’éthique chez Derrida. Mais je veux d’abord remarquer, dans cette manière de lire le « témoignage » qui serait en jeu dans le masochisme sexuel, du masochisme lu comme témoignage, remarquer le parallèle entre cela et la démarche de Gilles Deleuze que j’évoquais tout à l’heure, soucieuse, avec d’autres mots que ceux de L.Hart, de rendre lisible le masochisme comme bien autre chose qu’un sadisme inversé.
Et ainsi de ne pas laisser à Sade le dernier mot. Mais aller au-delà. Et aller au-delà, c’est justement aller au-delà de la « limite » de l’au-delà du principe de plaisir. C’est aller au-delà de cette limite, comme le décrit Lynda Hart. Et au passage de cette limite, c’est rappeler aussi, comme le fait Deleuze, que non seulement « Jamais Thanatos n’est donné, jamais il ne parle » (p.117 Présentation de Sacher Masoch Ed. 10/18), mais que « De tous les textes de Freud, le chef d’œuvre « Au-delà du principe de plaisir » est sans doute celui où Freud pénètre le plus directement, et avec quel génie, dans une réflexion proprement philosophique » (p 111).
Et c’est aussi rappeler que Freud définit clairement ce texte comme « spéculatif » et « mythique ».
On pourrait donc ainsi mettre en parallèle l’interprétation hartienne de l’histoire de Bone, d’une déconstruction du trauma en reconstruction masochiste sexualisée, et le texte de Freud Au-delà du principe de plaisir: au fond, ce que montre ce texte de Freud sans le dire mais pas non plus sans le cacher, tout comme la lettre volée, c’est qu’à l’endroit où la psychanalyse a à penser le masochisme (puisque c’est bien cela qui est en jeu dans ce texte: la compulsion d’une répétition « indésirable »), à cet endroit la psychanalyse devient « philosophique ».
Bone convertit le masochisme moral en masochisme sexuel dans un scénario qui transforme le constatif (je suis battue) en performatif ( on voit que mon père me bat et cela me glorifie). Et Freud de même: il convertit la répétition qui maltraite sa conception du principe de plaisir, en scénario philosophique d’un au-delà du principe de plaisir qui permettrait de sortir ou donner un certain destin à cette maltraitance …
[ La grande différence entre Bone et Freud - ou entre Masoch et Freud - c’est que Bone jouit de ce scénario performatif assumé dans sa performativité, assumé comme récit subjectif de re-présentation discursive, là où Freud spécule sans jouissance (en tous cas énoncée) sexuelle, ce qui produit ce récit d’un au-delà « tragique » que Lacan va déployer dans le même sens. Bone littérarise, réécrit un scénario dont elle ne s’extrait pas et dont elle jouit, Freud « philosophe » et s’absente d’un écrit « spéculatif » et effacé comme spéculaire, dont l’auteur se forclôt et se désautorise. C’est peut-être une autre frontière entre littérature et philosophie qui est là en jeu, et que Derrida interrogera (cf « Passions de la littérature ») ]
En tous cas, la philosophie serait alors ici comme le symptôme de la psychanalyse et de ce qui la « traumatise »: le masochisme. C’est à cet endroit que Lacan exhibe Kant avec Sade. Et c’est à ce même endroit que Freud « spécule ».
C’est donc à cet endroit que lorsque philosophie et psychanalyse s’accouplent, elles s’accouplent sur la question du masochisme, dans ce qu’on pourrait appeler un « couple masochiste »…
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Or qu’en est-il du couple masochiste?
Que ressortirait-il d’une scène où l’on fouetterait Derrida avec Masoch ou, à l’inverse, où l’on fouetterait Masoch avec Derrida?
C’est sur cela que je vais terminer sinon conclure.
Aux Etats Généraux de la Psychanalyse en 2000, Derrida est intervenu pour alerter le milieu analytique rassemblé à cette occasion, sur l’idée que la question la plus urgente, et la plus politique, et la plus institutionnelle, la plus décisive en jeu dans ce qui sous tend et attend la psychanalyse aujourd’hui, tourne autour de ce que la psychanalyse elle-même nous apprend de la cruauté. A l’idée que l’au-delà du principe de plaisir serait le rappel d’une cruauté humaine fondamentale sinon même fondatrice, Derrida propose l’idée d’un au-delà de cet au-delà, d’une conception qui au lieu de désigner l’impossible comme infini, un impossible qui définit la jouissance comme cruauté, une autre conception ouvrirait au contraire vers autre chose: la « philosophie de la déconstruction », si l’on peut définir ainsi la position de Derrida, définit la possibilité de l’impossible comme lieu même de l’éthique, de la différance, de l’hospitalité, de l’amour et peut-être du sexuel lui-même comme rapport (et non comme fusion ou confusion). Il n’y a d’éthique que si l’on sort du prévisible et du calculable, et l’impossible est la condition même de la possibilité du don comme reste ou comme supplément de ce qui excède tout échange etc. C’est un thème envahissant de nombreux textes de Derrida de ses vingt dernières années que Derrida a réaffirmé dans ces Etats généraux. Je cite un passage de l’intervention de Derrida:
(cf texte 6 - p.39)
Est-ce un hasard - je crois que non- si toute la préoccupation de Derrida aux Etats Généraux de la psychanalyse, s’est focalisée sur cette question d’un au-delà de la cruauté, un au-delà du sadisme, de la jouissance impossible et mortifère, un au-delà de l’au-delà du principe de plaisir ? Et même si le mot n’apparaît pratiquement pas dans ce texte, on peut penser que c’est bien la question du masochisme qu’aborde Derrida, avec laquelle il fouette à son tour la psychanalyse …
Les conditions à réunir pour qu’opère cette traversée de l’au-delà de l’au-delà de la mort (« aimez la vie », c’est le message que Derrida a fait lire par son fils sur sa tombe), conditions que je cherche ici à associer à la « performance » ou à la performativité sado-masochiste déconstruite et reconstruite par Lynda Hart, ces conditions passent par l’articulation nette entre masochisme, performativité, resexualisation de la cruauté, déconstruction de l’injonction sadienne qui s’énonce sous la forme de l’impératif (et y compris de l’impératif performativé). Or la manière dont s’articulent ou ne s’articulent pas psychanalyse et philosophie à cet endroit, est peut-être un indice de ce « travail ». Donc oui: Derrida avec Masoch plutôt que Kant avec Sade.
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Je voudrais pour terminer tracer quelques remarques plus cliniques et plus professionnelles qui vous parleront peut-être mieux.
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La question de l’articulation entre psychanalyse et philosophie comme « couple masochiste » est au fond une manière de poser la question de la possibilité - ou non- d’une pratique analytique non sadienne, et, au-delà, d’une psychiatrie non sadienne. Et peut-être d’une philosophie …
Cela est-il possible? C’est une question très importante, technique mais aussi éthique et politique.
J’appartiens à une génération qui, au début de sa vie professionnelle, a été hantée par la question de l’enfermement. L’enfermement physique mais aussi psychique, l’aliénation sociale qui vient redoubler l’aliénation psychique etc. Cela a rendu beaucoup d’entre nous hypersensibles aux rapports de maîtrise en jeu dans la volonté de savoir, dans la volonté de soigner, de « faire du bien », voire de « faire plaisir » etc. Nous savions, avant même peut-être de l’avoir entendu de Lacan, que Kant était avec Sade.
Dans la pratique analytique, cela s’est marqué parfois par le silence de l’analyste. Un « vous ne dîtes rien? » étonné de l’analysant inquiet peut-être de ne pas être réprimandé en écho à qu’il dit par un « mais qu’est-ce qu’on va me dire si j’ose dire cela? ». Mais le silence aussi est un pouvoir, et redoutable, parfois destructeur voire meurtrier. En tous cas tout aussi sadique. Pour ma part, comme analyste, je ne me tais pas. Mais je suis bien sûr sensible au rapport entre ma parole, mon silence et mes résistances qui, nous dit Lacan de manière énervante, « sont toujours du côté de l’analyste »… Il s’agit de parler, mais pas depuis un savoir qui subordonne et ordonne la parole de l’analysant.
Or comment penser cette parole? Eh bien peut-être que tout ce détour de cette réflexion sur le rapport entre philosophie et psychanalyse, sur masochisme et performativité, pourrait apporter quelques éléments de réponse à cette question.
Favoriser les conditions qui vont permettre de passer d’un récit constatif, auto-bio-graphique, souvent symptomatique, où l’analysant va évoquer ce qu’il a subi, et ce qu’il subit encore par exemple sous ses répétitions qu’il entrevoit, et qu’il aimerait « comprendre », peut-être, dans l’espoir de maîtriser souverainement ce qui le maîtrise - et ainsi de répéter la maîtrise en seulement l’inversant: passer de cela et de cette demande là à une parole performative, où il ne s’agit pas ou pas simplement de maîtriser le maître mais de destituer la maîtrise: c’est cela qu’opère ou qu’ouvre la parole reconnue comme performative.
C’est exactement cela que décrit Lynda Hart dans la performance sado-masochiste, dans la limite qu’elle franchit, dans sa manière d’érotiser le pouvoir et non simplement de le dénoncer, le renverser et le remplacer. Pourrait se redire ici la phrase que Marx énonçait à propos de la philosophie: « la psychanalyse n’a fait qu’interpréter le pouvoir, il s’agit de l’érotiser ». C’est peut-être bien l’enjeu de la parole dans une analyse qui ne serait pas sadique. On peut sûrement le théoriser par d’autres biais, mais pour ma part, c’est par cette tension dialoguée entre philosophie et psychanalyse, que cette parole s’autoriserait.
Faut-il dire que passer du constat clinique au performatif thérapeutique (si j’osais ces distinctions non interrogées!) ce n’est pas seulement déplacer un scénario de masochisme moral désexualisant vers un scénario de masochisme sexualisé, mais c’est aussi inscrire l’analyse dans une véritable « politique du performatif », pour reprendre le sous titre d’un livre de Judith Butler? Et qu’au détour de cette politique du performatif, ou de ce que Derrida évoque comme « poétique et politique du témoignage », se trouvent mobilisés des enjeux théoriques et philosophiques majeurs sur l’identité et la différence, sur la logique du sens, sur la fétichisation de l’entité et de la souveraineté et la déconstruction de cette fétichisation qui conduit à la déconstruction de la différence sexuelle et des questions de genre pensées depuis la fonction et la fiction phalliques?
Déconstruire, c’est performer. Performer est un geste grammatical, et pourrait-on dire avec Derrida grammatologique. C’est déconstruire les genres, en particulier grammaticaux, et du même coup les genres sexuels. Et déconstruire les genres sexuels, c’est ouvrir le désir, l’amour et le sexe à un au-delà de l’au-delà du principe de plaisir que le symptôme approche et éloigne en même temps. Voilà à peu près l’équation que je voulais poser ce matin.
Mais déplier tout cela serait une autre conférence!
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Je vais seulement terminer sur cette question du « témoignage », qui relierait aussi bien ma pratique en psychanalyse et en psychiatrie, que ma pratique dans l’enseignement de la philosophie.
L’indice du passage du constatif au performatif, à la capacité d’agir depuis des mots ayant retrouvé leur pouvoir de répondre au sens qu’on leur fait subir (par exemple le mot « queer », ou l’expression « sans culotte », ou le mot « idiot » ou « « idiotie » chez Lars Van Trier ou Jean-Yves Jouannais etc), l’indice de ce passage serait la logique du témoignage. Bon, là aussi il faudrait une autre conférence pour ce mot « témoignage ». Mais il me semble que c’est ce qui sous tend aussi la pratique que nous avons à quelques uns, non seulement en psychanalyse, mais aussi dans le cadre de la psychiatrie, et en particulier de la psychiatrie publique.
Une psychiatrie publique qui soit publique au sens non seulement institutionnel du terme mais aussi au sens politique et en un sens philosophique: une psychiatrie que nous avons appelée « citoyenne », ou une psychiatrie qu’on pourrait aussi appeler « laïque »: voilà ce que nous avons cherché à mettre en œuvre et à diffuser depuis plus de vingt ans. Avec une transformation concrète : d’un service ayant près de 300 lits et des hospitalisations dont la durée pouvait parfois dépasser deux voire trois décennies (!), nous sommes passés à un secteur où à la fin de 2005 un seul patient était hospitalisé, où la durée moyenne d’hospitalisation doit être actuellement d’une dizaine de jours et où 95% de la pratique de santé mentale est extra-hospitalière.
Cela nous conduit à une pratique de psychiatrie citoyenne construite sur des alliances avec des partenaires de la cité, une politique de santé mentale intégrée dans la ville, ce qui a supposé des transformations des représentations d’abord des professionnels, puis chez les partenaires, transformations des représentations qui dominaient les images de la « folie ». Un vrai changement de paradigme, comme nous l’évoquerons prochainement, mais aussi peut-être un changement des conceptions de la subjectivité, de la sexualité, de l’identité et peut-être de ce qu’est être « humain », des conceptions qui sous tendaient et sous tendent encore profondément les discours savants autant que les discours profanes.
Transformer la psychiatrie asilaire, résister à la psychiatrie savante et pseudo-scientiste qui cherche à s’y substituer en déplaçant l’enfermement physique en enfermement psychique, cela a supposé de redoubler notre travail clinique et thérapeutique, d’un travail théorique et aussi idéologique. C’est là aussi que les alliances avec les artistes ont été conçues. Et nous pensons que cela fait partie intégrante du travail des professionnels de « témoigner » de l’objet de la psychiatrie en le re-présentant à la cité, en travaillant à la transformation de sa représentation.
Témoigner professionnellement, inscrire le performatif dans la pratique professionnelle elle-même et non seulement dans le code social qui contrôle le performatif et sa politique, ou dans l’événement individuel qui le réduit à un accident, un lapsus ou l’exception artistique, c’est bien aussi ce que remarque Derrida au moment où il s’interroge sur la profession de professeur. Ainsi dans « L’université sans condition », il déclare ceci :
(cf texte 7 p.50 et p. 36)
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Il me semble que c’est sur cela que je peux conclure, sur cette pratique de la parole dans l’analyse, sur la pratique du performatif au-delà du constatif dans l’enseignement, et sur cette pratique du témoignage en psychiatrie publique. Ces pratiques sont l’écho d’une attention à ne pas confondre philosophie et psychanalyse, mais à ne pas non plus les délier. A les maintenir en rapport, dans cette idée que j’ai essayé aujourd’hui d’illustrer par différents biais, selon laquelle lorsque psychanalyse, psychiatrie et philosophie n’ont plus de rapports, la folie devient forclose, la forclusion silencieuse et le silence mortifère.
La psychanalyse et la psychiatrie deviennent alors rapidement sadiques, et la philosophie peut-être inévitablement paranoïaque!
Alors que le rapport entre philosophie et psychanalyse, réfléchi sans confusion, peut-être comme le rapport sexuel « transgenre » pourrait-on dire, ouvre une traversée de cette forclusion, un au-delà de la mort, un destin aux survivants que nous sommes tous au-delà de ce qui nous a abusés, et parfois même simplement amusés pour plus encore nous abuser.

 

- Bibliographie citée :
- Marie-Hélène Bourcier : Sexpolitiques Editions La fabrique
- Judith Butler : Le pouvoir des mots, politique du performatif Edit. Amsterdam
Troubles dans le genre Edit. Amsterdam
- Gilles Deleuze : Présentation de Sacher Masoch Editions 10/18
- Jacques Derrida : La grammatologie Editions de Minuit
La Carte postale: de Socrate à Freud et au-delà Ed. Galilée
L’Université sans condition Editions Galilée
Résistance de la psychanalyse Editions Galilée
Etats d’âme de la psychanalyse Editions Galilée
Poétique et politique du témoignage Editions de L’Herne
Histoire du mensonge Editions de L’Herne
- Sigmund Freud : Au-delà du principe de plaisir Payot
- Lynda Hart : Performances sadomasochistes Editions EPEL
- Jean-Yves Jouannais L’idiotie Editions Beaux Arts Magazine
- Jacques Lacan : « Kant avec Sade » Ecrits Editions du Seuil
- Jean-Luc Roelandt, Patrice Desmons :
Manuel de Psychiatrie citoyenne: l’avenir d’une désillusion Editions In Press
- Sade : « La philosophie dans le boudoir » G.F.

 
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