D'Hocquenghem à Derrida et Butler - et retour PDF Imprimer Envoyer

Une histoire bizarre. Lire Hocquenghem dès la parution de plusieurs de ses livres. Sûrement en être imprégné. Ne pas l’avoir su avant ce « 69 » de « Chimères » qui remettrait l’envers à l’endroit, l’endroit à l’envers.

Me souvenir : un mémoire de diplôme de maîtrise : « Du pareil au même », écrit à plusieurs (une lucarne universitaire où c’était possible, vite refermée), réflexion critique sur les discours « psy » sur l’homosexualité, nourrie de Foucault et Hocquenghem. Me souvenir aujourd’hui que cela est resté sans trace.

Une bizarrerie.

Relire aujourd’hui ces lignes d’Hocquenghem : « pourquoi ne supportez-vous pas de retrouver chez un homme les attitudes, les désirs et les comportement que vous exigez d’une femme ? Ne serait-ce pas que le désir de dominer les femmes et la condamnation de l’homosexualité ne font qu’un ?» Etre saisi de leur actualité.

Mais qu’est-ce qui m’est arrivé ? Pourquoi ce blanc de plus de trente ans ?

« Les homos sont morts du sida, et les hétéros ont fait des enfants »me propose en réponse pour résumer mon amie, Catherine A.

Fin des années 70, fin des études. Il faut (sur)vivre. Il faut « travailler ». On se met à travailler, ceux de ma génération. On a dû faire des enfants, de la psychanalyse. Lire Derrida, suivre ses séminaires, heureusement (sans cela…). Mes enfants : je les aime, ils m’aiment (je crois), mais quelque chose n’ a pas pu avoir lieu, peut-être par l’impératif implicite : travail, famille, patri©e… Cet étrange enchaînement : le travail, puis les enfants. Les enfants parce que le travail (au-delà de l’apparence : le travail « parce que » les enfants, « nourrir sa famille »).

L’extraordinaire inversion-perversion des années 80, l’effondrement du mur de Berlin du mauvais côté…

 

Alors, poser cette question comme une énigme : trente de refoulement du « désir hocquenghem » en France. Pourquoi (en tous cas pour moi et, je crois, pour bien d’autres) a-t-il fallu un détour dans le temps de trente ans, et dans l’espace d’un aller-retour via l’amérique du nord, pour que cette question simple et claire posée par Hocquenghem « pourquoi ne supportez-vous pas de retrouver chez un homme les attitudes, les désirs et les comportements que vous exigez d’une femme ? » fasse retour sous la forme « bizarre » du « queer » ?

 

Et on pourrait mettre en parallèle à cette question celle de la résistance inouïe rencontrée en France par la « philosophie » derridienne, qui a été confrontée au même détour, sinon dans le temps (ça, ça reste à voir, probable dans l’avenir), du moins dans le même espace …

 

D’Hocquenghem à Derrida et à Butler : quel est l’enjeu ?

Cela pourrait faire l’objet d’une thèse et dépasse largement l’espace d’un article. Il faudrait rendre lisible les questions d’épistémologie des placards, comme dit Eve Kosovsky, l’enjeu philosophique et sexuel d’un mouvement allant de Kant avec Sade à Derrida et Deleuze avec Masoch, les écrits interpellant d’Hocquenghem à Pat Califia, les enjeux essentiels des alliances entre philosophie et pratiques sexuelles, le rapport entre la forclusion de ces questions sexuelles et les choix politiques et économiques dominant de ces trente dernières années, la marchandisation des « cols maos » etc …

 

Je proposerai seulement ici un détour depuis une réflexion sur la transexualité et les questions de genre, telles qu’elles peuvent se poser depuis une approche « queer », réflexion elle-même concrètement nourrie d’une expérience menée d’une part avec des étudiants en travail social, auxquels j’enseigne la philosophie, en particulier dans des séminaires sur ces questions, et d’autre part de rencontres ave des personnes « activistes » transgenres, transexuelles, intersexuelles.

 

 

*************

 

 

Les paroles des personnes transsexuelles, et les réflexions théoriques qui se sont développées au moins depuis 20 ans (Lacan est mort il y a plus de 25 ans), peuvent aujourd’hui fonder l’idée que la conséquence de la déconstruction de l’identité (et des philosophies et des psychologies de l’identité) est de rendre possible un choix, qu’il faut expliciter : choix éthique, choix sexuel, choix politique, choix « philosophique »…

 

On pourrait schématiser ce choix comme ceci : la déconstruction de l’identité (la « mort de l’homme » au XXème siècle après celle de Dieu au XIXème, ou la « mort du sujet » comme on l’énonçait depuis le structuralisme) peut conduire

-soit à une philosophie « tragique » des fins de l’homme (chez Lacan, c’est la « fonction » du « réel » qui a sans fin le mot de la fin et nous fait traverser la vie dans une duperie indépassable : le non dupe erre…);

-soit à une philosophie - comment la définir? - disons pour l’instant : jubilatoire.

 

C’est une nouvelle jubilation, (à certaines conditions qu’il faudra expliciter), d’éprouver la dimension fictionnelle (et non seulement « fictive ») de l’identité, et c’est cette jubilation qui est en jeu dans l’excitation sexuelle, dans un mouvement qui éconduit le sujet, qui l’excède, le met hors de lui (ce qui « ob-jecte » le sujet, étymologiquement: l’expose comme objet), et qu’en général nous désirons ardemment.

C’est cela que me paraissent re-présenter la transsexualité, ou les pratiques de travestissements, de jeu sur la différence sexuelle dénaturalisée, déjouée en étant rejouée, remise en je(u).

 

Mais cette expérience de l’excès (ou ce que Derrida désigne sous la « différance » et du supplément qui hante toute tentative de clôture de l’identité et d’appropriation), il est manifeste qu’elle donne lieu à des résistance aussi bien sociales que psychiques ou subjectives :

- socialement, c’est la fonction du droit de mettre « hors d’état de nuire » le désordre que peut produire cette déconstruction qui fait vaciller la loi en révélant la fiction de sa performativité (cf « Force de loi » de J.Derrida) : et par exemple, la violence que rencontre l’idée de supprimer la référence au « sexe » sur la carte d’identité peut être vue comme le symptôme de cette résistance;

- subjectivement, c’est la fonction de la répétition comme tentative pour calfeutrer la jouissance de l’au-delà du principe de plaisir et brouiller la possibilité, proposée par Derrida, d’un au-delà de l’au-delà du principe de plaisir.(cf : « Etats généraux de la psychanalyse » Jacques Derrida, éditions Galilée)

 

Le « désir Hocquenghem »interroge peut-être ces deux résistances, en révèle leur force et leur violence, et éclaire en partie les raisons pour lesquelles il a été si difficile de ne pas rester sidérés par le choix « tragique » (ou mélancolique, dit Butler).

 

Car le plus souvent, cette déconstruction suscite des résistances, parfois spectaculaires, parfois insidieuses, auxquelles les personnes transsexuelles, intersexe, travesties, à côté des personnes homosexuelles, n’échappent peut-être jamais à un moment ou un autre de leur vie.

Le discours nosographique médico-psychiatrique et psychologique est une des formes de cette résistance parfois violemment stigmatisante, mais il y a aussi des formes plus subtiles de psychopathologisation des pratiques transsexuelles et parfois même simplement du travestissement.

 

J’ai donc été très frappé, lors de séminaires organisés pour des étudiants en travail social sur les thèmes « Trans », « Féminin-masculin » ou « Rencontrer », des « réactions » de ces étudiants exprimés dans leurs écrits ensuite. Suite aux interventions de Tom Reucher, psychologue clinicien, personne trans FtM, de Vincent Guillot, alors représentant en Europe de l’Organisation mondiale des Intersexes, et aussi d’une femme (Hélène Machin) venue présenter ses expériences de dragking pour ce séminaire sur le thème « féminin-masculin », deux types de « réactions » se dégagent reflétant deux types de violence :

 

1ère réaction :

La sensibilité de nombreux étudiants à la violence subie par les LGTBIQ, (intervention de Tom Reucher, et celle de Vincent Guillot), violence « sociale », familiale, personnelle mais aussi institutionnelle. En particulier, la « réponse »(?) médicale à l’intersexualité a effaré de très nombreux étudiants, là où cette « réponse » fonctionne exactement à l’inverse des « valeurs » sous tendant souvent le travail social. Les étudiants ont eu le sentiment que le droit d’ingérence que les médecins s’octroient sur le corps des intersexes, à l’insu des familles et des personnes concernées, est une violence suprême, incompréhensible et scandaleuse. Cela a suscité une émotion très forte et une sorte d’identification à la souffrance des personnes exposées à ces « traitements ».

On peut remarquer en même temps que très peu d’étudiants ont cherché sinon à comprendre du moins à analyser les « raisons » de cette violence sociale et institutionnelle auxquelles les transsexuels et les intersexes sont confrontés, à côté (ou après?) des lesbiennes et des gays.

 

2ème réaction :

L’embarras et, il faut bien le dire, une fréquente hostilité, à l’égard de l’intervention qui présentait entre autres et depuis une expérience personnelle affirmée, les pratiques de «dragkings » et les questions posées à la masculinité et à la féminité depuis une position « butch ». Le discours psychologique, stigmatisant et disqualifiant, s’est déchaîné : « elle se cherche encore », « elle se contredit », « elle a un problème d’identité » etc…. Ce discours, assez curieusement, s’est produit dans le voisinage apparemment non questionnant de paroles prônant la « tolérance » et le « respect de la personne » suscitées précédemment contre la violence subie par les personnes trans ou intersexes. Subitement, ces paroles s’éclipsaient, et revenait alors un discours d’autant plus étonnant et en un sens violent, qu’il émane d’étudiants en travail social pourtant quasiment quotidiennement confrontés aux difficultés d’identité …

 

Il y a là quelque chose d’étrange, de bizarre (de queer?) …

 

Alors oui pourquoi cette violence primaire, première, primordiale? Ou comme l’interrogeait Jacques Derrida à la psychanalyse, pourquoi cette cruauté qui affleure si vite sur ces questions sexuelles, y compris dans les contextes et les milieux qui s’en défendent ?

Ou, pour prolonger la question d’Hocquenghem : pourquoi ne supportez-vous pas non plus de retrouver chez une femme les attitudes, les désirs et les comportements que vous exigez d’un homme ? De quoi cette stigmatisation fait-elle signe ? Et encore aujourd’hui, plus de trente ans après la question soulevée par Hocquenghem ?

 

On pourrait émettre l’idée suivante : tout se passe comme si le vacillement de ce qui doit être garanti comme identique à soi (ici: masculin « ou » féminin) produisait une violence qui peut être interrogée comme « révélatrice » ou symptomatique.

 

Symptomatique de quoi?

Le fait est que toucher « volontairement » ou « naturellement » à ce qui doit être établi comme identité claire et distincte déchaîne une violence démesurée, physique ou symbolique.

Mais pourquoi?

Pourquoi le vacillement de l’identité fait-il violence?

Avant de répondre à cette question, peut-être faut-il, depuis cette question elle-même, alors interroger les « réponses » qui viennent pour réparer ce vacillement. Une partie des réponses vise à passer d’une identité à une autre, à défaire le genre pour le refaire, par exemple défaire le genre assigné ou le genre comme genre assigné, pour promouvoir et revendiquer le « droit à son propre genre ». Il est effectivement manifeste que cette manière de faire a une réelle force, sociale et symbolique, de « libération » : l’histoire de l’homosexualité depuis la fin du XXème siècle en est un signe: affirmer son « identité » et dénoncer les représentations qui visent à son discrédit: transformer l’acting out stigmatisé en coming out déstigmatisant …

 

Mais le débat et le combat s’inscrivent alors de part en part, me semble-t-il, dans la logique identitaire, et n’ébranle pas - au contraire- l’idée que sexualité et identité sexuelle vont de pair.

Autrement dit : la performativité y est en un sens redoublée, avec changement de droit d’auteur autorisé à performer l’identité sexuelle : ce n’est plus ni la biologie (?), ni le social qui performent, mais le « sujet ».

 

En termes philosophiques, on pourrait dire que ce geste s’inscrit dans l’ontologisation de ce qui « est », qui, étant, « est » : je « suis » hétéro, homo, ou je « suis » femme, homme. Ou je « suis » trans, gouine, butch, top, bottom etc: cette logique ou cette onto-logique identitaire a ainsi mis à jour, ces dernières décennies, des types inédits, des distinctions et une forme de nosographie « sexuelle » subtile, évidemment dépsychopathologisée, et qui rend visible et lisible ce que les représentations binaires (Femme/homme) refoulaient, ou ne reconnaissaient que sous forme tératologisée, par exemple du « monstrueux » hermaphrodite.

 

La violence de l’assignation « c’est un homme, une femme, hétéro… » est alors dépassée et pacifiée par l’affirmation identitaire : « je suis … ». De l’assignation à l’affirmation, c’est comme cela que semble vouloir se résoudre et se réparer la violence sociale, forme également revendiquée de « traitement » de la souffrance psychique endurée du fait de cette violence. Pouvoir « être soi-même » …

 

Or c’est peut-être ce processus que l’intervention d’Hélène Machin vient interroger, prolongeant des questions également présentes, si on avait bien voulu les entendre, chez Guy Hocquenghem. Exposant plutôt que revendiquant une double « identité » - est-ce qu’on pourrait dire: du masculin dans le féminin?-, son propos a été perçu comme: « elle a un problème d’identité » (le DSMIV dirait peut-être « dysphorie de l’identité sexuelle »!). Et cela a suscité de l’hostilité. Et d’autant plus affirmée qu’Hélène Machin, de son côté, ne se présentait pas comme souffrante mais comme désirante …

Cette posture a suscité de l’hostilité centrée sur la personne elle-même, sur sa « personnalité » psychologisée et parfois psychopathologisée ...

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Comment donc analyser cette hostilité?

 

Pourquoi le « trouble dans le genre » déclenche-t-il une telle violence?

 

Pourquoi les différents dans la différence sexuelle suscitent-ils ces formes de violence médicale, juridique, psychologique, sociale?

Pourquoi une telle violence, qui peut aller effectivement jusqu’au meurtre, et produit le plus souvent une terrible stigmatisation, transformant le différent en différend?

 

Car enfin, en soi, cela ne paraît pas dramatique d’être d’un genre indécidable. C’est un « fait ». Concrètement, « objectivement », ces différences ne portent atteinte à rien ni à personne. La violence qu’elles suscitent paraît absurde, une absurdité qui produit elle-même de la violence. La violence de mauvais genre…

 

Il y a bien là quelque chose de bizarre (queer…).

Pourquoi cet « effroi du sexe », comme s’interrogeait Pascal Quignard, effroi qui ici semble redoublé quand ce sexe « n’en est pas qu’un »?

Pourquoi le flottement entre assignation (« C’est une femme ») et affirmation ( « je suis un homme ») du sexe soulève-t-il tant d’effroi ?

Pourquoi cet insupportable du métissage, troublant l’assurance d’une différence claire et distincte entre masculin et féminin ?

 

HYPOTHESE :

 

On pourrait peut-être remarquer ceci: ce flottement met en cause deux dimensions :

- d’une part la dimension de l’identité : « je suis … »,

- d’autre part la dimension de l’identité comme sexuelle : « je suis un homme, une femme… ».

Autrement dit, ce flottement met en question l’articulation entre ce qu’on pourrait appeler le narcissisme (« je suis… ») et le sexuel (féminin/masculin).

Autrement dit encore, ce point fait flotter la manière dont se joint ou se disjoint la construction de l’identité (« moi », mon « être »), et la question de la différence, comme différence sexuelle.

On peut alors remarquer aussi qu’à cet endroit, l’identité (« narcissique ») se définit à partir d’une représentation où l’identité ne tient que par différence (féminin/masculin).

Pour que cela tienne, fasse identité, l’identité est

- soit assignée, par exemple au nom de ce que l’anatomie « montre » en rendant lisible le visible, et finalement au nom de la « nature » : l’assignation est « naturelle »;

- soit affirmée « volontairement », par exemple au nom du « droit au genre » et du fait que le genre est « performatif », relevant d’une construction culturelle soit indépendante du biologique soit pouvant (voire devant) déterminer le biologique et non être déterminée par le biologique.

On pourrait alors enfin remarquer que cette manière de concevoir l’identité assignée naturellement ou affirmée culturellement, s’inscrit dans une conception « métaphysique » de l’être.

Pourquoi métaphysique?

Au sens où, dans la tradition de la métaphysique dont Hegel retrace la dialectique, l’être définit son identité à lui-même par opposition à son négatif, au « non-être ». Ce mode d’être qui sous-tend tout un mode de penser par opposition binaire (être/non être, dedans/dehors, sensible/intelligible, forme/matière, jusqu’à masculin/féminin et actif/passif etc…) se construit sur le principe aristotélicien du tiers exclu.

 

Ce mode d’être appliqué à l’identité sexuelle et aux questions de genre, tend à définir le genre comme une espèce, ainsi « ontologisée » dans une essentialisation qui serait indépendante de son autre.

Bien sûr, de nombreux auteurs de la philosophie du XXème siècle ont questionné ce mode de penser (de Husserl, Heidegger à Ricoeur, Lévinas, Lyotard, Laruelle, Badiou, Deleuze, Derrida, Lacoue-Labarthe, Nancy etc.). Mais c’est étrange comme ces réflexions philosophiques semblent rester comme sans aucune influence effective sur la généalogie individuelle de nos subjectivités, jusqu’à y compris certaines formes d’émancipation « sexuelle », dont d’une certaine manière Hocquenghem est l’éponyme.

 

Et peut-être y a-t-il un rapport entre cette difficulté à disséminer la philosophie dans le social et le psychique, et les violences résistantes et persistantes dont sont l’objet les questions de genre et ceux qui les représentent ostensiblement.

 

En tous cas, les questions de genre mettent en question cette organisation de l’identité inquiète de ce qui ferait vaciller la manière dont, désespérément, elle tente de s’auto-immuniser narcissiquement. Le genre, quand il questionne (quand il queerise), dissémine l’espèce, la divise, divise son être comme identique à lui-même : cela le mine en le mimant, en le dédoublant. Le genre est le sida de l’identité…

 

C’est un des aspects les plus spectaculaires de la proposition d’Hélène Machin: miner en mimant, mimer le masculin et le (dé)miner …

C’est peut-être le dédoublement ou cette dissémination de l’être qui suscite des réactions violentes évoquées plus haut, comme si ce geste, pourtant en lui-même anodin, individuel, ne menaçant en fait « rien », rendait pourtant paranoïaque, xénophobe, schizo-phrène, « insupportable »…

 

Mais alors à nouveau cette question : pourquoi « toucher » à l’être, à sa constitution narcissique, suscite-t-il une telle violence?

Pourquoi défaire le genre, le déspécifier, produit-il cela?

 

La question est d’autant plus complexe que cela pourrait aussi bien conduire à l’inverse : on pourrait tout aussi bien dire que ce qui est mobilisé dans le désir (affectif et sexuel) jusqu’à la jouissance, comme l’évoque par exemple l’expression « petite mort », est ce mouvement de sortie du narcissisme déterritorialisé, disséminé, où en un sens il s’agit de passer de ce qui m’obsédait (« moi », « qui suis-je? », toutes les questions existentielles) à ce qui m’excède, me met « hors de moi », me ré-jouit ( ce mouvement qui pourrait rendre sensible cet heureux malentendu de la langue française où le « qui suis-je? » peut aussi bien soulever la question : « qui suit je ? »…).

Dans un autre vocabulaire, on pourrait dire ce mouvement comme ceci : lorsqu’il se présente comme question et non comme identité, le genre destitue l’imaginaire et opère une sorte de « traversée du miroir », traversée qui produit une déconstruction du rapport imaginaire du sujet se réfléchissant lui-même narcissiquement, déconstruction de l’être dans la différance, et de l’ontologie dans la différence sexuelle. (cf « Différence ontologique et différence sexuelle » J.Derrida Ed. Galilée).

 

Cette déconstruction touche (et destitue) tout le dispositif qui sous tend la manière dont se constitue la jonction entre le narcissisme et le sexuel, et en particulier le dispositif phallique dont le narcissisme est le fétiche, et dont la théorie psychanalytique est le reflet tendant à rendre illisible la « question » du genre en donnant la réponse à ce qui ne « doit » pas faire question.

 

Le genre comme question destitue l’être, différé. Elle le dési(dè)re. cf. « Désiderium » in Vies secrètes, où Pascal Quignard rappelle l’étymologie de « désir » : desideratio, desiderare : le désir, chez les romains, signifiait « sortie de la sidération »….

 

On pourrait alors comprendre ceci : c’est justement cela, qui peut être cause de jouissance, qui peut aussi être cause de la plus grande violence.

Comme on le voit si souvent dans l’expérience subjective et en psychanalyse, par exemple dans l’expérience des rêves décrite par Freud ou dans de nombreux symptômes, ce qui est craint s’avère comme ce qui est désiré ou comme en lien avec le désir (par exemple inversé). La violence (comme le sacré) surgit à cet endroit, peut-être pour barrer ce qui se « dévoile » là, ce qui se dénude et que chacun voyait pourtant (cf. cette étrange scène « primitive » de la Genèse : « ils virent qu’ils étaient nus » marquant et condensant « originellement » la désidération, d’une damnation du désir qui la sous- tendait): or à cet endroit, peut-être que ce qui se dénude c’est le fait que l’identité est performative, et que la jouissance est en lien avec la déconstruction de cette performativité.

 

Le geste « queer » de la dragking met en difficulté la logique identitaire, parce que ce geste est double : il est à la fois performatif (je peux m’approprier la masculinité car féminité et masculinité sont des constructions), et est en même temps une désubjectivation de la performativité, une désappropriation, une déconstruction du « propre », désappropriation qui devient en même temps une « performance ».

Et c’est (peut-être) à cet endroit qu’a resurgi la violence dans les mouvements « identitaires » que le mouvement queer est venu troubler : les butchs rejetées par les lesbiennes, les SM par les butchs, les trans par les SM, les intersexes par les trans, les trav. par les intersexes (les homos par les hétéros, et aussi parfois l’inverse), selon une terrible logique décrite et analysée par Pat Califia dans « Le mouvement transgenre » (éditions EPEL).

 

Vouloir « être » tend à sacraliser l’identité (en fait l’identification) par fétichisation. Mais « jouir » (et même simplement « aimer ») n’est possible que par la déconstruction de l’identité, trans-férée, trans-portée hors d’elle-même : transe-sexualisée, et peut-être pas pour un Autre (c’est toute l’objection de Derrida à Lacan et sans doute à Lévinas), mais parce que c’est ce mouvement, cette « transe » qui fait mouiller et/ou bander, ou dont bander et/ou mouiller font signe dans le corps, « incarnent » le dehors du dedans…

 

C’est cette piste qu’ouvre peut-être l’expérience transgenre, transsexuelle, inter sexuelle, peut-être de la « dérive » homosexuelle : la possibilité d’un au-delà de l’affirmation ou de l’assignation identitaires, au-delà qui annonce et énonce la possibilité d’une trans-formation et d’une transe-sexualisation de la violence qui surgit quand le genre questionne et suscite l’effroi vécu comme « inquiétante étrangeté ». L’au-delà de cela ouvre non pas un avènement de « soi-même » mais une familiarité de ce qui me transit : l’intersexe en moi, le sexe comme ce qui inter-rompt le moi de lui-même, qui se résout alors en jubilation, celle de la dé-sidération, le désirer comme dési(dé)rer.

 

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-Tout cela paraît bien théorique!!

 

-Ah bon, vous croyez? Vous croyez que cela peut se concevoir et s’écrire sans être relié à une « pratique »? Vous croyez que si Hocquenghem a été forclos pendant trente ans, c’est un hasard ?

 

- Euh …

 

- Vous voulez de la traduction ?

 

- Oui, ce serait bien …

 

- Alors deux ou trois choses : En France, comme aux USA, la question de la tanssexualité touche à la manière dont la psychiatrie et la psychologie « classent » cette question dans l’appareil nosographique. Faut-il ou non dé-classifier et dépsychologiser (et à fortiori dépsychopathologiser) la transexualité ? Evidemment oui, mais une des raisons qui peut retenir cette évidence est le fait (débattu plus encore aux USA) que la dépsychiatrisation peut avoir des effets financiers très importants pour les personnes qui souhaitent « faire leur transition » : déclassifiée, la transexualité n’est plus une « maladie », et il n’y a plus lieu de la rembourser. C’est un geste qui relève de la médecine et la chirurgie « plastiques » - on dit parfois de « confort ».

Or peut-être ne faut-il pas reculer devant cette question : elle peut au contraire être l’occasion de rappeler la définition de la santé selon l’OMS, qui ne se réduit pas à la définition des maladies. Il ne suffit pas de ne pas être malade pour être en bonne santé, et la distinction entre soins « réels » et soins de « confort » relève d’une conception allopathique de la médecine dont les conséquences sont d’autant plus dramatiques qu’elle tend à produire (la maladie) ce contre quoi elle prétend lutter (en ne s’intéressant pas aux conditions pré et post pathologiques, qui jouent un rôle très important dans la pathologie elle-même).

 

- Mais le contexte économique, social, idéologique actuel n’est pas du tout favorable à cette manière de penser !

 

- Raison de plus ! Il faut même aller plus loin ! Par exemple, pour les professionnels du secteur sanitaire et social : on dit parfois que la psychiatrie, en France, en Europe, en Amérique de Nord et aussi ailleurs, a, en 20 ou 30 ans, « changé de paradigme » (cf par exemple « Manuel de psychiatrie citoyenne : l’avenir d’une désillusion » Jean-Luc Roelandt, Patrice Desmons, Editions In Press). Cela s’est caractérisé par la fin de l’hospitalocentrisme et, en un certain sens, par un décentrement progressif mais irrésistible de la médicalisation de la santé mentale au profit d’une resocialisation à la fois de la vie concrète des personnes, non désinsérées de leur milieu, et des représentations sociales qui, progressivement, se transforment et se déstigmatisent.

Mais un pas supplémentaire peut se franchir, et la question de la transexualité peut y jouer un très grand rôle. Déclassifier la transexualité (qui, il faut le rappeler, de façon très étrange a été reclassifiée comme dysphorie sexuelle du genre, au moment même où l’Association Internationale de psychiatrie, en particulier sur la pression des psychiatres gays, déclassifiait l’homosexualité!) cela pourrait ne pas se faire seulement au nom d’un « droit à la différence » (i.e. à l’identité cf plus haut), mais à une explicitation du « droit à l’indifférence » (ou en termes derridiens on dirait « droit à la différance ») comme le revendiquent parfois également certains groupes homosexuels (en particulier dans le rapport au droit : avoir les mêmes droits quelque soit le sexe et quelque soit l’orientation sexuelle, indifféremment).

 

- Et alors ?

 

- Eh bien, le pas supplémentaire que la déclassification de la transexualité pourrait produire, après celle de l’homosexualité, serait non seulement celui d’un changement de paradigme, mais un changement de « syntagme » (si on jouait sur la distinction linguistique entre ces deux notions : paradigme et syntagme). L’enjeu est celui d’un changement profond dans la manière de concevoir l’identité, le sujet, le « soi » etc. : notre subjectivité ne serait plus pensée depuis l’identité, et les troubles de la subjectivité ne seraient plus pensés depuis cette conception (phallogocentrique) de la subjectivité comme signes de troubles névrotiques, pervers ou psychotiques de l’identité. Ce sont ces distinctions là qui se fissurent alors, et avec cela tout l’appareil conceptuel (et idéologique) des conceptions médico-psychologiques construites depuis deux siècles, et des conceptions de la philosophie de la conscience construites depuis bientôt quatre siècles! Une explosion atomique des noyaux durs de la manière dont l’occident a construit la subjectivité!!

 

-Qu’est-ce que cela changerait ?

 

- Tout! Cela pourrait conduire à l’idée d’effacer de la carte « d’identité » (qu’on ferait mieux alors d’appeler « carte de différance »!) et des documents administratifs, la référence au sexe H ou F, 1 ou 2 etc, de la même manière qu’on a considéré qu’il devait être évident que la couleur de la peau n’a pas à apparaître sur ces documents. Et de même, le développement social (et non seulement privé) des « troubles dans le genre » (comme dit Judith Butler) visibles, publics, socialisés : tout cela changerait la « vie », nous désaliénerait des « rôles » identitaires figés, fixés, fétichisés, auxquels chacun « doit » correspondre violemment, selon les assignations de l’interpellation (cf « La vie psychique du pouvoir » de Judith Butler).

 

- Oui, je crois que je commence à comprendre! Mais comment faire ?

 

- Une conception internationale de la Santé mentale transe-sexualisée, appuyée sur des pratiques déstigmatisantes, peut se construire tout autrement, et la psychiatrie - et aussi la psychanalyse!- se détacheraient cliniquement et éthiquement plus clairement de mécanismes qui en ont fait des appareils idéologiques d’Etat (cf Louis Althusser et Michel Foucault), et deviendraient alors des outils de transformation des représentations sociales et non seulement d’interprétation, c’est-à-dire de répétition et de reproduction (cf Marx «  La philosophie n’a fait qu’interpréter le monde; il faut le transformer ! » in L’idéologie allemande). Et aussi une conception matérialiste de la philosophie comme pratique sexuelle – et de la sexualité comme pratique de philosophie politique.

 

- Ah bon, c’est cela que vous appelez du « concret »?!!

 

- O.K. Je vois que vous ne voulez (ou ne désirez ?) vraiment pas comprendre ! Vous voulez trente ans de plus !! On va faire autrement! On va construire les concepts depuis les pratiques. On va travailler avec les « usagers » pour transe-sexualiser notre vie! C’est cela que vous voulez ?

 

- Peut-être…

 

- C’est peut-être ce que peut nous aider à faire une personne trans qui, en Belgique, anime un club de rencontre (« d’échangisme », disent habituellement les hétéros straights) où se « rencontrent » (et y compris sexuellement pour ceux qui le veulent) les LGTBIQ, les travestis, et les hétéros. Des témoignages (cf rubrique « philosophie » du site « shoushou.be ») laissent penser que ce décloisonnement entre LGTBIQ, trav. et hétéros modifie (pas mécaniquement ni miraculeusement mais pourtant effectivement) le « récit de soi » de chacun.

Dans la psychopathologie de notre vie quotidienne, l’identité - y compris sexuelle- divise chacun intra et intersubjectivement, et cela hiérarchise le récit de soi et le rapport à l’autre, habituellement construits sur de subtils rapports de domination articulant sournoisement le sexuel et le politique, selon une dérive déjà si clairement interrogée par Hocquenghem.

Or, ici, cette manière est déconstruite du fait du déclivage, du décloisonnement des « identités » ainsi « minées », parfois en étant mimées - on pourrait dire aussi « queerisées ».

Et ce déminage par mimétisme (cf « Mimesis - des articulations » Derrida, Nancy etc Editions Galilée) a un effet sexuel, où ce mouvement de transe-sexualisation est mis en pratique. On peut lire, dans les textes de cette rubrique « philosophie » la dimension « pratique » de ce mouvement.

On peut aussi lire sur le site philoqueer (par Google) d’autres approches de cette dimension

La personne qui anime ce club, ce n’est pas un hasard, est transexuelle, elle est aussi sûrement transe-sexuelle au sens entendu ici : les témoignages sexuels de la rubrique « philosophie » de ce club, laissent penser ceci : transe-sexualiser le désir, par le brouillage des genres et des rôles, transforme et bouleverse chacun, et met à jour des manières inédites non seulement dans le désir sexuel mais aussi dans le rapport à soi (par exemple des hétéros straights qui se mettent à devenir sensibles à leur homosexualité refoulée) et le rapport à l’autre (l’homosexualisation de l’hétéro straight transforme ensuite l’image qu’il a aux yeux de « sa » femme, il y a un effet de trouble dans le genre, et c’est tout le système phallocentrique (et non seulement phallocratique) qui se décentre, avec des effets transformateurs dans les rapports de couple etc.) Il faut aller lire cela, comme mise au travail concret d’une pratique philosophique de transe-sexualisation, qui témoigne que le « désir Hocquenghem » n’est pas une utopie, ou que cette utopie n’est pas une illusion, même s’il a fallu trente ans de détour …

 

- O.K., on y va !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
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