Atelier Dragking PDF Imprimer Envoyer
« D’où tu l’as sorti ce Raymond ? »

C’est la question que mon ami m’a posée hier soir en rentrant de la soirée dragkings !
D’où est-ce qu’il m’est venu ce type ? D’apparemment personne de tout proche , pas d’une figure familière à première vue . Et pourtant comme il m’a semblé familier ce type , ce beauf parfait , vulgaire , menteur , content de lui , libidineux du genre à peloter les gamines dans les coins en leur faisant un peu peur , du genre qui joue au tiercé ,borné , mais qui s’croit toujours plus malin que tout le monde , goguenard , vitreux et râleur, à la fois voyant et incolore-insipide-inodore , voyou et bien adapté, le magouilleur , le médiocre que personne arrive à coincer !bref un type bien dégoûtant qu’on a tous déjà croisé un jour !

Qu’est-ce qui s’est passé pour que ce soit justement celui-là qui me vienne ?Me « déguiser » en homme , et que ce soit cet individu-là qui se pointe : le plus répugnant et le plus méprisable, et à la fois ça se voit et c’est en partie masqué : peut-être un de ceux qui portent le plus atteinte à ce que je suis , nous sommes? le misogyne, l’homophobe ,et le raciste typique en un seul !

Mon envers ? Mon pôle négatif ? Et en même temps , le représentant d’une norme qui m’a construite pour partie !

J’aimerais bien savoir ce qu’il en est pour chacune . L’homme joué a-t-il pour l’une ou l’autre été aussi représentatif d’une norme , haïe et/ou constituante ?

Ce Raymond , il me fait penser au beau-père de mes demi-frères , un « titi parisien » comme on disait autrefois , un type pas clair qui m’a fait des avances qui m’ont mise bien mal à l’aise l’une des rares fois où je l’ai vu . J’avais 16 ou 17 ans, c’était au mariage de mon demi-frère aîné .C’est le genre de mec qui manque pas de culot et qui vous fait du pied sous la table en pleine réunion de famille , et qui a l’air de penser que moins il a le droit plus il a le droit . C’était tellement osé de me faire du gring comme ça , presque sous le nez de toute la famille , mais en douce quand même: alors soit il avait pas peur d’un possible scandale soit ,et c’est plus probable, il savait qu’à vue de nez j’allais rien dire ! Pas oser me plaindre !Je me souviens que j’avais été sciée par son attitude et en même temps hypnotisée (excitée ?),mal à l’aise , à rien dire , qu’à me mettre prudemment à l’écart .

Voilà les questions que cela fait émerger pour moi : si ce personnage (Raymond) représente la norme hétéro centrée ,qu’est-ce qui se noue dans cette scène de séduction d’un rapport de pouvoir qui parie apparemment sur le silence de la gamine .Qu’est-ce qui fait que la gamine se tait et que l’homme sait qu’elle va se taire , qu’est-ce qui me fabrique comme personne , qui , en tant que fille/femme , ne dit pas non , n’affronte pas directement ce type d’homme , mais se tait , prend la tangente ,ne rencontre plus jamais ce type d’homme dans sa vie ?

Autre question : et la famille dans l’affaire , est-ce qu’elle est aveugle ou finalement complice , fermant les yeux , sur une pratique finalement courante ?

Je ne vous raconte pas cet épisode anecdotique d’une des origines possibles de ce Raymond pour « raconter ma vie » , mais bien parce qu’il soulève cette question du silence des femmes , je n’ai encore rien lu à ce sujet sauf dans le livre de Lynda Hart « La performance sado-masochiste » , un chapitre très intéressant sur les survivantes d’incestes :leur impossible témoignage ? ….

J’ai vécu certains moments de la journée comme soudainement longs , pénibles , attribuant à l’heure , la chaleur , ce qui était peut-être un malaise bien plus lié à l’épreuve que constituait le fait d’endosser ces rôles , être ce sale type , ce Raymond , est devenu au fil des heures , de plus en plus évident , mais peut-être aussi de plus en plus difficile à assumer au fur et à mesure qu’il prenait vraiment forme . D’où le malaise .

Le matin , avant de venir , je suis passée par toutes sortes d’états bizarres , larmes sans raison , stress sans raison , sûrement qu’il n’était pas si simple de se faire homme , d’usurper …

J’aimerais bien jouer encore avec Raymond , pour le performer , et mieux l’apprivoiser , le liquider , qu’il rencontre une gamine encore plus perverse que lui ,ou qu’il rencontre une vraie gouine , qui le cravache , et qu’il apprenne , grâce à elle qu’il pourrait jouir autrement .

L’autre voie de réflexion qui m’est venue , très liée à la précédente ,et peut-être en retrouvant certaines , dans leur beauté de femme, après dépouillement de la défroque masculine :Qu’est-ce qui fait que des hommes en dragqueen sont séduisants et excitants , alors que les dragkings n’étaient que rarement séduisants et excitants ?Le seul qui représentait un homme désirable (pour moi) : David : le seul à endosser clairement , explicitement le rôle d’objet sexuel , le mignon collier au cou . Alors que les femmes , y compris masculines , sont désirables , on dirait que la métamorphose en mec vise à effacer quelque chose et non à l’exhiber comme on pourrait croire à première vue , être homme ou l’effacement du sexuel , que seul le féminin a charge d’endosser ? , que ce soit dans l’explicitement ultra féminin de la dragqueen ou dans l’ambiguïté de la butch .

Cela peut sembler à certaines des évidences et des banalités ,mais c’est pour moi une drôle de question qui m’est venue , pourquoi ce qu’il y a de désirable et d’excitant dans le genre homme n’est-il pas de l’ordre du visible ?

Peut-être que certaines d’entre vous , aussi bien hétéros que homos , ont des idées là-dessus ? Que pourrait m’en dire une butch qui sait peut-être encore mieux que d’autres qu’elle est désirable d’une manière qui n’est pas visible , pas seulement visible …
 
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