Faut-il queeriser la psychiatrie? PDF Imprimer Envoyer

MAISON DES SCIENCES DE L'HOMME PARIS NORD

SEMINAIRE GENRES, HOMOSEXUALITES ET PSYCHIATRIE,

Stéphane Nadaud, Richard Rechtman, Yves Sarfati

 Vendredi 16 mai 2008

 

« FAUT-IL QUEERISER LA PSYCHIATRIE ? »

 

Le vrai titre de ma réflexion pour aujourd’hui pourrait être la reprise complétée et réarticulée avec ce que je comprends de certaines des lignes qui traversent ce séminaire, la reprise, donc, d’un titre d’un travail de recherche que je mène depuis quelques temps et qui va « de Kant avec Sade à Derrida avec Masoch ».

De Kant avec Sade à Derrida avec Masoch, ce serait le vrai titre, mais il supposerait plus de temps que nous n’en avons pour que je puisse le justifier. Mais je voudrais néanmoins le placer en filigrane ou en arrière titre, ou en sous-titre, en version sous-titrée de ce que je vais essayer de dire cet après midi.

 

Un autre titre pourrait être, depuis l’intervention de Stéphane Nadaud lors de la dernière séance, « Du FAHR au QUEER, ou de Kant avec Sade à Derrida avec Masoch ».

Cela commencerait à préciser quelques repères où nous relier les uns aux autres, si, comme je le pense - et j’espère montrer aujourd’hui pourquoi on peut essayer de penser cela- ce passage, mettons du FAHR au QUEER, ou de Kant et Sade à Masoch et Derrida, ou même pour refaire écho à l’exposé d’Yves Sarfati d’un Courbet à un autre, ou d’une origine à une autre, tous ces passages, donc, ont peut-être en commun une même préoccupation, qu’on pourrait signifier sous la forme d’un changement de paradigme dans le champ de la subjectivité, du sexuel, et du même coup de la psychiatrie et de la santé mentale.

Et ce ne serait pas un artifice, loin de là, de relier ce changement de paradigme, cette question « queer » et ce passage de Kant et Sade à Masoch et Derrida, à la réflexion de Richard Rechtman sur la question de la victime : d’un acte de langage qui puisse ne pas ignorer la manière dont la reconnaissance victimaire victimise performativement la victime, c’est, me semble-t-il, ce que vient déjouer le queer, si on l’entend d’une certaine manière.

Je reviendrai sur cela à la fin de mon propos.

 

Ce pourrait être aussi encore un autre titre pour ma réflexion d’aujourd’hui : pour passer de la psychiatrie à la santé mentale, (s'il faut y passer), faut-il queeriser la psychanalyse, la philosophie, les sciences sociales, voire « la » science en général ?

Ma réponse serait « oui, sûrement », et pour cela, il faut expliciter, depuis à la fois des références théoriques (en particulier la manière dont Judith Butler peut nous aider à relier Foucault et Derrida, ce que ni l’un ni l’autre ne faisaient, et ce que « l’Europe » ne voulait pas faire, pour des raisons dont on reparlera s’il le faut ) donc depuis des références théoriques, mais aussi depuis des pratiques professionnelles mais aussi personnelles, expliciter depuis tout cela ce qui peut (ou non) être en jeu dans ce qui s’énonce actuellement autour de la référence « queer ».

 

Avant de déplier certains aspects de cela, je voudrais d’abord dire quelques mots de mon itinéraire professionnel, que vous puissiez ainsi relier ce que je dis avec en partie ce que je suis (suis, moins au sens d’être qu’au sens de « suivre »…). Je suis philosophe de formation, et j’enseigne la philosophie à des étudiants en travail social, dans le nord de la France. J’ai suivi pendant plusieurs années, jusqu’à sa mort, le séminaire de Jacques Derrida, dont la référence est bien pratique en philosophie, puisqu’au fond, par cette référence, on se trouve relié aux chapitres essentiels de l’histoire de la philosophie auxquels Derrida s’est essentiellement consacré, dans les textes où il interroge les auteurs majeurs de la philosophie occidentale sur la manière dont les concepts « fondamentaux » ne cessent de se fissurer.

J’ai également une formation en psychopathologie, et je suis psychanalyste, à la fois en secteur privé, à Lille, et en secteur public de psychiatrie adulte, où je travaille depuis plus de vingt ans avec Jean-Luc Roelandt, qui dirige aujourd’hui le Centre Collaborateur France Santé Mentale de l’OMS, le CCOMS, centre de recherche auquel je suis rattaché. Nous avons publié un livre ensemble il y a quelques années, « Manuel de psychiatrie citoyenne, l’avenir d’une désillusion », où nous avons fait la synthèse, du moins ponctuelle, de ce qui a conduit à la transformation profonde de la psychiatrie telle que nous l’avons rencontrée au début de notre pratique.

 

Une des premières recherches que nous avions menée, et qui est à l’origine de notre rencontre, portait sur les phénomènes de marquage, aujourd’hui on dit de stigmatisation, dont les personnes qui souffrent de troubles psychiques sont très souvent l’objet.

 

J’avais, dans le contexte de cette recherche, proposé un travail de réflexion sur les enjeux de la déconstruction de l’attitude « clinique », sur ce qui la caractérise dans sa position de « lecture » qui prétend rendre lisible un phénomène visible qui se présente le plus souvent d’abord comme une énigme illisible, un non sens, ou, justement, un « insensé ».

Nous avions alors interrogé ce geste, par une lecture critique de certains concepts lacaniens, à l’appui de ce qu’apportait Jacques Derrida dans sa lecture du séminaire de Lacan « La lettre volée », et qui a été publiée dans le texte de Derrida « De Socrate à Freud et au-delà », en particulier le chapitre « Le facteur de la vérité ».

Il me semblait que pour engager une critique de la stigmatisation, il ne fallait pas se contenter d’une dénonciation « morale » qui serait seulement persuadée qu’il est mal de réduire le voisin à son altérité déshumanisée, ni non plus d’une dénonciation « positiviste » qui croit suffisant de montrer que la stigmatisation est une erreur et une méconnaissance, une erreur de lecture que la science doit corriger : non, la stigmatisation n’est ni seulement une faute morale, ni seulement une erreur de savoir, elle est aussi un symptôme, qu’il faut prendre au sérieux, comme une défense qui s’érige face à un phénomène qui menace toute une représentation, et en particulier, pour le dire ici très vite, une menace pour la manière dont cette représentation est construite selon la logique du sens, peut-on dire avec Deleuze, ou selon la logique du phallogocentrisme, peut-on, je pense, mieux dire encore avec Derrida.

Et pour que la lutte contre la stigmatisation ne soit ni angélique ni naïve, il est utile de la relier à cette lutte contre le phallogocentrisme et à sa déconstruction, et d’en tirer les conséquences théoriques, professionnelles, cliniques, subjectives et sexuelles qui s’ensuivent.

 

Voilà grossièrement dessiné le cadre qui m’intéresse, où s’entrecroisent des enjeux philosophiques, idéologiques, professionnels, et aussi subjectifs. On peut peut-être commencer à entendre pourquoi je me sens intéressé par les questions qui traversent ce séminaire de la MSH sur Psychiatrie, Science et Genre …

 

Dans ce contexte que vient faire la question queer ? Que peut-elle nous apporter?

 

La mort de Derrida est survenue trop tôt pour que ce qui est en jeu dans ce que pour aller vite j’appellerait ici le « mouvement queer », ait pu s’articuler à la pensée de Derrida, alors même que sa parenté historique et philosophique est assez manifeste.

En tous cas, lorsqu’il y a quelques années (Derrida, je le rappelle, est mort en octobre 2004), j’ai commencé, avec une amie très proche, à lire tout ce qu’on pouvait trouver autour de cette question queer, en français, et aussi en commençant à lire certains textes américains, en particulier de Pat Califia que cette amie a pu traduire, j’ai très vite compris la proximité entre ce qui traversait ce mouvement et les questions qui me préoccupaient depuis longtemps.

Nous avons contacté Marie-Hélène Bourcier qui se présente souvent comme activiste queer, et qui est par ailleurs maître de conférence à l’université de Lille 3, dont nous lisions les textes avec avidité. Pourquoi tout cela ?

 

Je rappelle ici ce qui est mobilisé par le mot « queer » : queer est initialement un mot anglais pour désigner le bizarre, l’étrange, et n’avait pas de connotation forcément négative. C’est dans sa version américaine qu’il prend un sens péjoratif et injurieux, connoté sexuellement, dont sont stigmatisés les homosexuels et généralement les déviants sexuels. Il pourrait être à mi chemin entre « taré » et « pédé », et au carrefour de ces deux mots. "Espèce de queer ! ", est une injure.

Mais le grand intérêt de ce mot, est qu’il a été l’objet d’une « révolution » au sens propre du terme, d’un retournement sur lui-même, lorsque les « minorités sexuelles » que ce mot stigmatisait, se le sont appropriés, s’en sont réclamés, pour s’auto-définir et en même temps neutraliser le processus d’exclusion dont ce mot était le signe et l’outil.

Autrement dit, on a là une forme sociale réelle d’inversion d’une représentation stigmatisante et négative, en représentation positivante et affirmative, sans que cette transformation passe par un blanchiment de la stigmatisation que produirait une opération morale ou savante.

Et cet événement condense des phénomènes qui, pour moi, sont surdéterminés : cette opération d’inversion par une sorte de dialectisation (mais justement, ce n’est pas sûr que ce soit par dialectique, ou alors une dialectique très particulière, ni hégélienne ni seulement marxienne) s’est produite aux Etats-Unis par la convergence entre des mouvements sociaux (en particulier des minorités sexuelles, des gays mais aussi, il faut le souligner des lesbiennes, et en particulier des lesbiennes noires et se réclamant de pratiques sado-masochistes, trans ou bisexuelles, que les mouvements féministes ou homosexuels « straights » rejetaient ou, justement, stigmatisaient), donc une convergence entre ces minorités et des intellectuels préoccupés par la manière dont la « french philosophy », en particulier de Foucault, Deleuze, Derrida, pouvait renouveler des questions identitaires en les dés-essensialisant, et en en montrant les processus de pouvoir, de construction et, comme dit Butler, de performativité qui y sont à l’œuvre et qui y sont le plus souvent déniés.

Le « mouvement queer » condense donc la question concrète et sociale de la transformation des représentations stigmatisantes, la relecture d’ enjeux essentiels de la philosophie française des trente dernières années, et enfin, ce qui est central et non accidentel, le fait que tout cela concerne la question du sexuel et de la différence sexuelle, du désir et de la jouissance, reliée en particulier à la question du pouvoir.

 

J’avais pour ma part déjà été très sensible au livre étrange de Beatriz Preciado paru chez Balland : « Manifeste contra-sexuel » dans lequel Preciado rendait lisible les effets de cette convergence entre enjeux sexuels et enjeux philosophiques, repris de Deleuze et surtout de Derrida , et où elle propose, sous une forme jubilatoire, une sexualité déphallicisée, mais non pas par castration mais au contraire par godification, pourrait-on dire, par destitution du phallus par dissémination et prolifération, opération qui la conduit à montrer, de façon très derridienne, que le pénis est en fait la copie du gode, et non l’inverse - ce qui évidemment prend à rebours toute une tradition psychanalytique soucieuse de fétichisation du pénis en phallus. J’avais rédigé un compte-rendu de ce livre pour la revue de Gérard Macé, Nervure, qui l’avait publié, et j’ai repris ce texte modifié pour la revue que je publie sur internet « Pholitiques.fr », pour un numéro sur « subjectivité et politique » auquel je vous renvoie.

 

Vous pourrez lire dans cette même revue Pholitiques, la position que j’avais défendue l’année dernière dans un séminaire organisé par le CCOMS à Nice sur cette rencontre entre la question de la stigmatisation et la question queer, et en particulier ce que peut apporter la manière dont Marie-Hélène Bourcier relie certains auteurs américains et surtout américaines et le contexte français actuel. Je n'y reviens pas ici.

 

Mais depuis il s’est passé des choses étranges, et c’est de cela dont je voudrais parler aussi cet après-midi, en pensant qu’ici, dans la dynamique que j’ai souvent vue dans ce séminaire, c’est bien ce dont on doit pouvoir parler et réfléchir.

 

Ici, c’est un autre titre qui pourra venir pour cette intervention, titre que j’expliciterai et qui restera entre nous , et qui parodierait le livre de Catherine Millet : la question queer en France, ou la vie sexuelle de MHB !!

 

Nous avons rencontré Marie-Hélène Bourcier (que je vais maintenant ici appeler MHB) dans différents contextes . En particulier dans un séminaire que j’avais organisé pour mes étudiants sur le préfixe problématisé « Trans », où MHB était intervenue, et également dans une manifestation de « performance » à Paris sous l’intitulé « Brico-porno », et aussi dans une autre manifestation intitulée « Hétérocyclage » à Lille, où était organisé un atelier dragking. Et enfin dans un séminaire du CNAM, organisé par MHB et un groupe qui l’entoure, où il s’agissait de travailler sur le texte de Judith Butler « Défaire le genre ». Parallèlement, nous avons lu tout ce que nous avons pu trouver qui avait été écrit par MHB, y compris un petit roman. Mon amie suit le séminaire de MHB de cette année à l’EHESS, séminaire auquel, je crois, je n’aurais pas eu accès, je vais expliquer pourquoi.

 

Les écrits et certaines démarches publiques de MHB me sont apparus comme salvateurs dans le contexte philosophique, politique et sexuel actuel, justement dans la tension que MHB recrée entre ces aspects, avec au passage une critique acerbe et souvent bien méritée envers la psychanalyse « straight », hétéro normée etc.

L’attention de MHB à interroger et interpeller l’intelligentsia française sur les raisons pour lesquelles il a fallu le détour par les USA et le mouvement queer, pour que des questions pourtant en grande partie initiées par la philosophie française, et en partie par la psychanalyse y compris lacanienne, ne soient plus neutralisées comme elles l’ont été, cette attention a été une véritable respiration, plusieurs années après le livre de Beatriz Preciado, qui était resté isolé.

 

MHB interroge sans détour, et avec une certaine violence, la manière dont le mouvement queer américain est un retour du refoulé de la pensée française, retour d’autant plus questionnant qu’il est rendu possible par cette pensée elle-même. Et l’expression « retour du refoulé » n’est pas ici une simple expression, mais a tout son sens freudien : elle concerne le sexuel, et le statut de la différence sexuelle, et la manière dont le sexuel est dénié dans sa performativité depuis des appareils idéologiques chargés de le nommer et le normer dans une représentation et une pratique phallogocentriques. La psychanalyse est un de ces appareils particulièrement décisif quand cette opération du phallogocentrisme risque de faire faillite.

 

MHB m’apparaissait comme l’aiguillon qui restituait ce retour du refoulé, ne cessait de le rendre lisible, et non seulement sur la scène intellectuelle, mais aussi sur la scène sexuelle, par l’alliance avec des pratiques de performances sur la pornographie, le sado-masochisme, les pratiques transgenres etc, pratiques qui, me semble-t-il, peuvent s’inscrire dans la filiation du film du FHAR évoqué l’autre jour par Stéphane Nadaud, j'en reparlerai aussi tout à l'heure en conclusion.

 

Et cette alliance entre enjeux théoriques, politiques et sexuels, rendait plus lisible ce qui relie le mouvement LGTBIQ, dont Tom Reucher est venu témoigner l’an dernier dans ce séminaire, et que j’avais invité de mon côté dans un autre séminaire organisé pour mes étudiants sur « masculin-féminin », où est également intervenu quelqu’un qu’il faudrait inviter ici aussi, Vincent Guillot, qui jusqu’à il y a quelques mois, a été le représentant en France de l’Organisation Internationale des Intersexes.

 

Tout aurait été dans le meilleur des mondes, si, au fil des rencontres avec MHB dans ces contextes différents, quelque chose d’étrange, de bizarre, de queer, peut-être, n’était pas progressivement apparu.

Cela a commencé à l’occasion d’un séminaire de travail mis en place au CNAM par MHB et un groupe de personnes sur le livre de Judith Butler « Défaire le genre »: le principe en était celui-ci: interroger les transformations et les déplacements de la pensée butlerienne, lisibles depuis « Troubles dans le genre » jusque dans « Défaire le genre », et lire ces transformations comme des symptômes, peut-être de la manière dont la pensée butlerienne devient elle-même révisionniste, trahissant ce qu’elle avait ouvert. Il s’agissait de confronter ces lectures, d’en dégager une liste de questions adressées à Judith Butler, qu’il était prévu de retrouver à la fin de ce travail, profitant de son passage à Paris à ce moment là. Tout a fonctionné comme prévu, sauf qu’à la dernière minute, Butler a annoncé qu’elle ne viendrait pas. Il a fallu bien des discussions pour qu’on apprenne et comprenne qu’elle ne viendrait pas parce qu’elle ne voulait pas être en présence de MHB, pour des raisons qui n’étaient pas très claires, mais qui, semble-t-il, étaient liées aux relations conflictuelles entre MHB et d’autres personnes à Paris qui, par ailleurs, accueillent et soutiennent Butler et que celle-ci ne voulait pas désavouer.

C’est un peu ridicule de raconter tout cela, qui n’a apparemment pas d’autre intérêt que de potins parisiens. Ou de clinique parisienne…

Mais peut-être pas seulement, on va peut-être le voir.

Après cet incident « bizarre » les discussions ont porté sur la manière de poursuivre le travail entrepris qui, intellectuellement et idéologiquement, n’était pas sans intérêt. Chacun y est allé de ses idées. J’ai parlé du Collège International de Philosophie, qui est un lieu qui peut accueillir des séminaires ou des recherches parfois peu orthodoxes. Une personne présente du CNAM a proposé de servir d’intermédiaire pour cela, et l’année d’après deux séances ont été programmées dans le cadre d’un séminaire du Collège qui était disponible pour cela.

 

On a vu alors une étrange "autre scène" se mettre en place: il ne s’agissait plus d’utiliser ces séances du Collège pour mobiliser la dynamique collective et plutôt bouillonnante, sinon parfois brouillonnante, du groupe initial hétérogène institutionnellement, internationalement, sexuellement et sûrement idéologiquement mais qui pouvait se retrouver aussi bien dans le séminaire Butler que dans Bricoporno, ce qui est quand même rare.

Non ! On était au Collège International de Philosophie, messieurs-dames, l’ancienne Ecole Polytechnique de la montagne Ste Geneviève dans le 5ème arrondissement, et le ton devait être différent.

On a donc eu deux séances, préprogrammées et distribuées, entre MHB et une autre personne, également universitaire, chacune de leur côté (et séparément, l’une ne venant pas à la séance de l’autre!), et pour tenir un discours très figé. D'abord MHB avec trois jeunes garçons, (c’était un beau spectacle, c’est vrai), et pour l'autre séance, l’autre personne avec une universitaire, féministe retraitée sympathique, qui, je crois, ne connaissait rien du travail de Butler, et qui (dans mon souvenir) a surtout protesté du fait que Derrida avait dit un jour qu’il était une femme, et que quand même, on ne pouvait pas dire n’importe quoi…

 

Naturellement, toute la dynamique de groupe, les textes circulant en temps direct par internet, l’absence de préséance entre les uns et les autres, une sorte de démocratie intellectuelle etc, tout cela avait disparu.

 

C’était un peu surprenant, et il devenait bien difficile de ne pas penser que tout le système précédent n’était qu’un détour pour pénétrer l’université parisienne, accéder, selon la mécanique bien décrite par Bourdieu, aux places de distinction seulement dénoncées tant qu’on n’y est pas, selon une logique dont notre génération sera peut-être la marque dans l’Histoire…

 

Devant ce spectacle, j’ai écrit un petit mail à MHB.

Et je vous le distribue, entrecoupé de ses éléments de réponse, dont j’aimerais parler avec vous.

C’est là qu’on peut sortir des potins, je crois.

 

Je propose une hypothèse, au-delà de la sociologie de la production de l’intelligentsia en France, et qui porte sur la question du sexuel et du philosophique.

Dans ma lettre à MHB, je pose la question de ce que peut signifier cette mise en scène du Collège International de Philosophie et de son effet de sidération du discours queer. Elle répond sur un mode sexuel, et le « bas les pattes » (hands off)est très intéressant. J’apparais comme menaçant sexuellement, et MHB se met dans la place de celle qui serait menacée par l’homme sexuel, sexuel associé à « lourd » et à "érotisé"!

 

Cela m’a laissé très perplexe. J’ai dû progressivement intégrer l’idée qu’entre par exemple, le photomontage dans Queer Zones (p.186/187) qui est supposé mettre en scène Deleuze sodomisé par Enculatrix, "petite butch armée de gode et de gel" marionnette animée et phantasmée par MHB, le discours sexualisé, hyper sexualisé parfois, de MHB, et la « réalité » de la vie sexuelle de MHB, il y avait peut-être un grand écart.

Les commérages parisiens que j’ai pu consulter semblent aller dans ce sens : personne ne connaît de vie sexuelle à MHB, finalement …Et peut-être n’y en a-t-il pas. Ce qu’il y a, ce sont des bagarres - y compris physiques, il y a deux ans, MHB s’est retrouvé avec des dents cassées suite à une bagarre avec deux femmes -, des conflits, des plaintes, des procès. Oui. Mais du sexe ? Ou alors, peut-être est-ce cela, la vie sexuelle de MHB, ces bagarres, faute d’autre chose?

En soi, ça n’a pas d’importance. Des millions de personnes n’ont pas de vie sexuelle, sans doute, du moins visible et consciente, ou n’en ont que pour une période courte de leur vie. Mais il n’y a pas beaucoup de personnes qui donnent comme titre à leur livre « sexpolitique » ou des titres de chapitres les plus sexuels les uns que les autres…De sorte que cela nous pousse à faire de la psy facile, et à voir dans le discours queer sexpolitique, un symptôme, à la fois sexuel et politique, qui, exactement comme la lettre volée, est d’autant plus invisible et invisibilisé qu’il est exhibé devant nos yeux.

Mais alors symptôme de quoi?

 

Passons au-delà de la dimension psychologique, ou psychopathologique et personnelle, pour en quelque sorte en « profiter » pour clarifier ce qui se joue, peut-être, actuellement autour du mouvement « queer » en France.

MHB nous a alertés sur les ambiguïtés de la réception française de la pensée queer américaine, et au fond, ce que je veux faire, c’est rester fidèle à cela, en l’appliquant à MHB elle-même s’il le faut, et en en tirant quelque chose qui ferait écho dans les champs philosophique, sexuel et aussi psychiatrique sinon psychanalytique.

 

J’avancerai comme hypothèse qu’il y a un rapport entre la manière dont MHB et ses proches lieutenants réinterprétent politiquement la question queer, et la manière dont cette question se trouve à nouveau désexualisée et du même coup neutralisée. Et je propose de lire cette résistance du politique au sexuel, comme résistance contre la manière dont le mouvement ou la pensée queer destituent sous une forme peut-être inédite le phallogocentrisme et la manière dont le phallogocentrsime articule le sexuel et l’identité, ou le sexuel à l’identitaire, ou la subjectivation à l’identification, articulation que le queer, justement « défait » et déjoue.

 

Car au fond qu’est -ce qui est en jeu dans le queer : ce n’est pas la revendication d’une identité, même sexuelle, « affirmée ». Ce n’est pas non plus simplement la dénonciation d’une stigmatisation, d’une exclusion ou d’une oppression, dénonciation qui viserait une émancipation et une libération d’un mode d’être jusqu’alors interdit, censuré ou refoulé.

On y reviendra peut-être, mais c'est me semble-t-il la grande différence entre le mouvement queer et le mouvement homosexuel, ou le mouvement féministe, même si le mouvement queer est l’enfant de ces deux mouvements.

Non, le queer, n’est pas une revendication identitaire (par exemple, de la sexualité sado-masochiste, ou des travailleurs du sexe sans droit, ou des transgenres et de la transexualité, ou des travestis etc).

 

Au-delà de cela, le mouvement queer est une opération linguistique, c’est un acte de langage et dans le langage, qui trouble l’opération performative par laquelle s’institue le sexuel sous la forme de la différence fétichisée et narcissisée. Le queer intervient au carrefour du linguistique et du sexuel, et de la manière dont le concept ne cesse de forclore ce qui le diffère, dirait-on depuis Derrida, ou de la manière dont le signifié ne cesse d’assourdir le signifiant dirait-on dans un autre vocabulaire, ou de la manière dont la science ne cesse de ne pas penser sa littéralité et sa dimension poétique et littéraire qu’elle expulse d’elle-même pour se constituer comme rationnelle, au moins depuis Descartes et l'époque moderne : c’est cette opération et le brouillage produit par cette opération que le mouvement queer à la fois reconstitue, rend visible, destitue en même temps., et en même temps aussi fait coïncider avec un enjeu sexuel.

 

Le mouvement queer donne plus de sens à l’idée derridienne d’un au-delà de l’au-delà du principe de plaisir, de la possibilité d’une jouissance qui ne soit pas que l’illusion d’une cruauté sadienne travestie masochistement par l’amour, ou d’un désenchantement persuadé qu’il n’y a pas de rapport sexuel, et où le malaise qui s'ensuit n’a d’autre destin possible que de se civiliser…

 

Queer, c’est l’expérience et l’idée du fait que la jouissance coïncide avec une dénarcissisation, une défétichisation du narcissisme et que comme le propose Jean-Luc Nancy si « l’il y a du rapport sexuel », c’est parce que le rapport c’est justement ce qui déborde de l'avoir, de ce qu’il y "a", qu’il diffère, et que c’est cela que « rapporte » le sexuel.

 

En s’identifiant sous forme ironique à ce qui le stigmatise, le queer désidentifie cette identité et jouit de ce qui l’opprimait, jouit en déjouant, selon une économie sexuelle, psychique, linguistique et, si l’on en croit Deleuze, politique, caractéristique du masochisme, à la condition de ne pas lire le masochisme comme l’envers du sadisme, mais comme le propose Lynda Hart, de lire le masochisme comme une performance qui déjoue le rapport de domination en jeu dans le masochisme moral en le rejouant sous forme de masochisme sexuel.

 

Je crois que nous n’avons pas fini de penser ce mouvement de retournement qui est en jeu dans le geste queer, la manière dont s’y condense une expérience sexuelle, philosophique et politique en même temps, que Judith Butler tente d’interroger, par exemple dans « La vie psychique du pouvoir ».

Mais les résistances sont nombreuses pour essayer d’y réintroduire du clivage, soit sous forme philosophique (c’est peut-être ce que fait aujourd’hui Butler, mais ce n’est pas sûr, il faut voir), soit sous forme politique (c’est ce que fait MHB, peut-être bien) , soit sous forme sexuelle (par exemple, mais il faudrait le dire avec plein de nuance, lorsque certains acteurs du mouvement LGTBIQ proposent, comme le fait Tom Reucher de redéfinir le transgenre et le transexuel comme transidentité).

Oui, il y a plus d’une manière de transformer le queer en similiqueer : La politisation du queer est une forme de désexualisation ; la sexualisation du queer, si elle s’affirme sous forme identitaire, peut être une forme de dépolitisation ; et la philosophisation du queer, si l’on peut dire ce mot, peut être une manière à la fois de dépolitisation et de désexualisation.

 

Si on pense que le queer est l’enfant du FHAR d’un côté et du féminisme de l’autre, et qu’en ce sens le queer est l’enfant inattendu des gays et des lesbiennes, on peut lire les attitudes françaises actuelles comme une manière de s’approprier l’enfant en déniant sa biparentalité, et je crois que c’est l’opération que mène MHB.

Il me semble en tous cas qu’on peut lire un texte intéressant de Patrick Cardon en ce sens, intitulé « Les difficultés de présenter les études LGTB en France », comme un signe de cette résistance et de cette réinterprétation de l’histoire, à des fins de travestissement (et peut-être de réinterprétation narcissique de « droit d’auteur » de ce mouvement) où Patrick Cardon propose l’idée que « le passage de sexe à genre n’est ni plus ni moins que la mainmise des féministes essentialistes françaises contre les tentatives d’études queers (transgenres) »

 

Il y a de la résistance, c’est sûr, et y compris dans les discours et les pratiques de ceux qui s’affirment comme résistants…

 

Enjeu sexuel et enjeu politique de ces questions: on pourrait relier ces résistances à la lecture que Derrida fait du statut politique et juridique du performatif dans un texte qui peut être ici décisif, intitulé « Force de loi » , où Derrida remarque ceci (CFP. 32 et 34) : « Le surgissement même de la justice et du droit, le moment instituteur, fondateur et justificateur du droit implique une force performative, c’est-à-dire toujours une force interprétative et un appel à la croyance (…) Or l’opération qui revient à fonder, à inaugurer, à justifier le droit, à faire la loi, consisterait en un coup de force, en une violence performative et donc interprétative qui en elle-même n’est ni juste ni injuste et qu’aucune justice, aucun droit préalable et antérieurement fondateur, aucune fondation préexistante, par définition, ne pourrait garantir ni contredire ou invalider. (…) L’origine de l’autorité, la fondation ou le fondement, la position de la loi ne pouvant par définition s’appuyer que sur elles-mêmes, elles sont elles-mêmes une violence sans fondement. Ce qui ne veut pas dire qu’elles sont injustes en soi ,au sens de « illégales » ou « illégitimes ». Elles ne sont ni légales ni illégales en leur moment fondateur. (…) Dans la structure que je décris ainsi, le droit est essentiellement déconstructible, soit parce qu’il est fondé, c’est-à-dire construit sur des couches textuelles interprétables et transformables (et c’est l’histoire du droit(…)), soit parce que son ultime fondement par définition n’est pas fondé.

Que le droit soit déconstructible n’est pas un malheur. On peut même y trouver la chance politique de tout progrès historique. Mais le paradoxe que je voudrais soumettre à la discussion est le suivant : c’est cette structure déconstructible du droit ou, si vous préférez de la justice comme droit qui assure aussi la possibilité de la déconstruction. La justice en elle-même, si quelque chose de tel existe, hors ou au-delà du droit, n’est pas déconstructible. Pas plus que la déconstruction elle-même si quelque chose de tel existe. La déconstruction est la justice » (Force de loi p. 32/35).

 

De cette force de loi, de cette violence du performatif, Derrida tire des conséquences politiques et éthiques : la justice ne se réduit pas au droit, et si, peut-être, le droit n’est pas que la force mais a un rapport -jamais garanti ni acquis- avec le juste, c’est parce que le droit est déconstructible. C’est la déconstruction qui fait du droit autre chose qu’une machine judiciaire.

Or sur quoi porte la déconstruction ?

Elle agit exactement comme le geste queer : elle est la capacité à déperformativiser la performativité de la loi, la manière dont la loi fait passer pour droit ce qui est force, la manière dont elle origine mystiquement l’origine de la loi, dont elle travestit cette question, et que la déconstruction déconstruit, non pas en lui opposant une autre origine qui serait la « vraie » origine, mais en démystifiant cette mystification qui fonde la loi. Et de même, le geste queer ne réclame pas de rétablir une identité plus « vraie » que la « fausse » identité qui stigmatise et dont le queer serait victime.

Non, le queer inverse, ou, comme disait les discours psychiatriques de l’homosexualité, il invertit la manière dont le stigmate norme ce qu’il nomme, inversion qui révèle ce geste comme performatif et comme « violent ».

Et de même que la justice, la possibilité de la justice, coïncide avec la possibilité de la déconstruction du droit, de même subjectivement la jouissance surgit avec la possibilité de la déperformativité de la différence sexuelle « fondatrice » de l’identité et de la subjectivation. Déconstruction derridienne de la loi, et déconstruction butlerienne du genre ne sont pas simplement des parallèles, mais bien des équivalents.

 

 

Bien ! Mais alors aujourd’hui, que faire de tout cela ?

 

Je terminerai par trois remarques ou trois pistes possibles, qui me semblent prolonger les axes de travail de ce séminaire :

1) sur le plan théorique, identifier et essayer de mettre en relation les lieux de recherche et d’expérimentation où ces questions se travaillent actuellement, et que je trouve très morcelées (par exemple le travail de Monique David-Ménard à paris V, le travail du CESAME, les travaux de l’atelier de sociologie de Bruxelles sur les questions de Genre, les chercheurs non universitaires, comme P.Cardon, Tom Reucher, V.Guillot, etc), ou par exemple ce que publie le site d’un club échangiste animé par une personne Trans et qui a mis en place une rubrique « philosophie », ou le site qui se met en place actuellement sous le titre « philoqueer », ou un site mis en place par deux femmes à Bruxelles sur les pratiques sexuelles, la place qu’y a le pouvoir, la question du sado-masochisme etc. : mettre en relation les lieux de recherche éparpillés, et des acteurs qui abordent aussi ces questions depuis des pratiques et des expériences qui se réfléchissent ;

2) relier ces enjeux à la question de la déstigmatisation et à la question de la position de victime : c’est un gros travail, mais je pense qu’il y a quelque chose à faire, en particulier dans la formation des professionnels du secteur sanitaire et social, les travailleurs sociaux, les psy, les enseignants etc. , sur la déconstruction des phénomènes de stigmatisation et de la place de la victime. J’en donnerai un exemple à l’appui d’une étrange situation rencontrée lors d’un de mes séminaires organisé pour mes étudiants sur le thème « masculin-féminin », que j’ai déjà évoqué tout à l’heure. Dans les écrits qui ont suivi ce séminaire j’ai vu apparaître bizarrement deux types de réactions :

 

- suite aux interventions de Tom Reucher et Vincent Guillot, de nombreux étudiants ont écrit leur effarement et leur révolte devant les « réponses » médicales subies par les intersexes et les transgenres. Lorsque les étudiants ont eu le sentiment que le « droit d’ingérence » que les médecins s’octroient sur le corps des intersexes, par exemple, à l’insu des familles et des personnes concernées, comme Vincent Guillot en témoigne, que ce « droit » était démesuré, évidemment cela est apparu comme une violence suprême, incompréhensible et scandaleuse. Cela a suscité une émotion très forte et une sorte d’identification à la souffrance des personnes exposées à ces « traitements » dont elles sont « victimes ». (On peut remarquer d’ailleurs aussi que très peu d’étudiants ont cherché sinon à comprendre du moins à analyser les « raisons » de cette violence sociale et institutionnelle à laquelle les transgenres et les intersexes sont confrontés, après (ou à côté) les lesbiennes et les gays).

- et deuxième réaction, cette fois ci envers une intervenante (Hélène Machin) qui venait présenter sa pratique des ateliers dragkings qu’elle mène avec des groupes de femmes, et les questions posées à la masculinité et à la féminité depuis une position « butch » revendiquée. Vis-à-vis de cette personne, le discours psychologique, stigmatisant et disqualifiant s’est déchaîné : « elle se cherche encore », « elle se contredit », « elle a un problème d’identité » écrivent les étudiants. Prolongeant des questions également présentes pourtant, si on veut bien les entendre, dans les interventions de Tom Reucher et Vincent Guillot, et exposant plutôt même que revendiquant une « double » identité, ou une identité dédoublée, le propos d’Hélène Machin a été réduit par les étudiants (par ailleurs proclamant bien sûr toutes les valeurs de tolérance etc du milieu) à « elle a un problème d’identité », qui a suscité une hostilité d’autant plus affirmée qu’Hélène Machin, de son côté, ne se présentait pas comme souffrante mais comme désirante. Mes étudiants ont eu du mal à supporter que le trouble dans le genre ne soit pas parlé en termes victimaires, mais comme une démarche à la fois sociale, idéologique et sexuelle.

La disparité et la rapidité des mécanismes de défense produits devant ces deux types de position doit faire réfléchir à l’importance d’une lutte contre la stigmatisation, en particulier en psychiatrie, qui ne soit pas subtilement payée par une victimisation recouverte de pathologisation à laquelle il faut se plier pour avoir un droit d’entrée dans la reconnaissance sociale.

Je crois que les professionnels, en la matière, laissent facilement fonctionner leur « philosophie spontanée », et que ce travail de déconstruction ne peut pas se faire « naturellement » mais pourrait plus facilement évoluer s’il s’intégrait à la formation des professionnels. Comment contourner ce mécanisme? Il me semble que c’est aussi un des enjeux d’un séminaire comme celui qui nous réunit.

 

3) Prolongeant ce deuxième point, il me semble que peut prendre plus de sens l’importance d’une discussion et si possible d’un engagement, sur une position « queer », autour de la déclassification de la transsexualité et de l’intersexualité dans la classification psychiatrique internationale, après l’homosexualité qu’elle a bizarrement remplacée . Cela pourrait constituer un véritable cheval de Troie pour déconstruire la nosographie et les effets d’étiquetage, et relier le discours psy à la justice et non au droit, pourrait-on dire avec Derrida. De manière plus générale, il me semble que la rencontre entre le mouvement queer et la psychiatrie pourrait aider à sortir des ambiguïtés et des flottements dont ont témoigné encore récemment les discours politiques autour de la rétention de sûreté qui, il faut le remarquer, concerne directement les questions sexuelles.

En y réfléchissant depuis la dernière séance de ce séminaire où Stéphane Nadaud exposait ces réflexions, l’expression « crime et infamie » qui apparaissait dans le film du FAHR, concernait peut-être le détournement du sperme à d’autres fins que de reproduction, mais on pourrait aussi remarquer que ce détournement s’accompagnait de la généralisation du changement de genre des protagonistes, progressivement féminisés en même temps qu’emportés dans la dépense spermatique. C’est aussi un film de trouble dans le genre, en même temps que de mise en image du trouble dans les fluides corporels. Et c’est à cet endroit que surgit « l’infamie », et une sorte de criminalisation de ce trouble… On est en pleine actualité : dé classifier et décriminaliser « l’infamie » vont de pair. Et le geste queer fait exactement coïncider ces deux phénomènes.

Mais c’est une question que je pose : comment faire – si, comme beaucoup le pensent, il faut le faire – comment faire pour favoriser une dynamique produisant la déclassification de la transexualité et de l’intersexualité, et d’une manière générale toutes les pratiques sexuelles classées comme « perverses » ? Comment faire si, comme je crois que cela a été le cas, c’est par le coming out de nombreux psys homosexuels que le milieu professionnel a été amené à réviser ses représentations dites « scientifiques » sur l’homosexualité ? Faudrait-il que nous soyons plus nombreux à nous travestir, à nous transgenrer, pour que quelque chose change ?

 

« Faut-il queeriser la psychiatrie ? » demandais-je en préliminaire. La psychiatrie, peut-être oui. Mais en tous cas les psys, sûrement !

Il me semble que ce séminaire qui nous réunit en est une illustration possible, le signe que ce n’est ni délirant ni utopique – enfin, peut-être !- et je vous remercie beaucoup de m’y avoir accueilli …

 

 

 

 

 

 

 

 

 
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