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- Sexe, arnaque et vérité -

 

Ca commence par un séminaire organisé avec un collègue, sur sexes et genres. J’y interviens pour expliquer aux étudiants le rapport entre ce séminaire et en particulier un travail que je fais avec eux sur éthique et déontologie, qui se relie philosophiquement au concept de « témoin », qu’on retrouve en particulier chez Jacques Derrida (cf par exemple « Passions de la littérature » Editions Galilée).

 

Dans ce séminaire intervient Marianne Chargois qui présente son travail d’accompagnatrice sexuelle auprès de personnes dépendantes (physiquement ou psychiquement), travail actuellement non « légal » en France, mais pas dans d’autres pays. Son témoignage est très fort de clarté et d’authenticité et d’intelligence. Elle parle de ce qui l’a conduite à cette pratique, depuis l’expérience qu’elle a de « travailleuse du sexe », en particulier en peep show et de pratiques S/M payantes où, dit-elle, « c’est l’arnaque »: tout le jeu consiste à faire payer le plus possible le « client » vers de plus en plus de prestations qui, jamais, n’aboutissent à une relation sexuelle (qui en feraient de la prostitution…). M.C. se dit dégoûtée de faire fonctionner ce jeu sur le désir, de la place où cela la met, d’être une « arnaqueuse ».

 

Le mot et l’idée de l’arnaque, je n’ai pas tout de suite compris pourquoi, m’ont profondément touché.

En écho à cela, j’ai évoqué la pratique d’analyste, très proche de cette question de « l’arnaque », avec le sentiment parfois d’abattage au fil des séances, d’être comme une pute sur qui on déverse des monceaux de mots, même si onestpayépourça

Comment la psychanalyse pourrait-elle ne pas être une arnaque ?

Il ne suffit pas de hausser les épaules ou de prendre un air outré pour échapper à la question. Cette question est aiguë en regard de l’histoire de la psychanalyse, elle n’est pas incongrue: la psychanalyse est la seule théorie et la seule pratique à donner à la sexualité et au sexe une place centrale, et en même temps elle est extraordinairement « névrotique » quant à la réalité du sexuel dans l’analyse qui n’est pas sous le signe du « pro-sexe » (dans l’analyse on parle, y compris- et beaucoup- sexe, mais on ne baise pas – du moins en principe). Le paradoxe est très proche du « jeu » de « dupe » évoqué par M.C. dans le peep show.

 

Mais si cette question est aiguë dans l’analyse, elle peut l’être tout autant dans bien d’autres pratiques (la psychiatrie, la médecine, l’enseignement, les médias, l'art etc) : l’arnaque et le décalage entre l’image et la vérité, y règnent en maître….

 

L’arnaque, c’est aussi le même mot qui est venu, dans ce même séminaire, dans la bouche d’un « usager » des accompagnatrices sexuelles, Ph.T., qui est paraplégique: l'arnaque, c'est le risque à prendre, dit-il, alors qu’on est pratiquement entièrement dépendant physiquement, de laisser venir une femme chez soi et d’être purement et simplement arnaqué en réponse à l’attente sexuelle: « on pourrait me voler, je ne pourrais rien faire »…

C’est une étrange coïncidence que ce mot soit venu là aussi.

Et c’est un mot du même ordre qu’a utilisé E. L., éducateur chef de service (par ailleurs écrivain) pour parler de la nécessité où il se trouve de « mentir » aux élus et autres VIP quant à la réalité du travail social, et d’avoir à gérer ce décalage (ou cette arnaque) entre « image » et « pratique », quand on veut faire aboutir des projets…

 

Oui, la question de l’arnaque mérite qu’on s’y arrête.

Comment une pratique professionnelle pourrait-elle ne pas être une arnaque? Et de même, une pratique personnelle? Et une pratique sexuelle?

C’est une question éthique, philosophique, économique...

 

Peut-être que l’arnaque est en rapport avec le mécanisme qui infiltre le pouvoir dans le désir (cf. Foucault), et qui contribue à défigurer le désir, et le faire glisser vers la duperie, et à en exclure la vérité.

C’est ce que je voudrais décrire et écrire ici, en voyant comment autre chose peut parfois être possible. C’est l’enjeu de philo-queer …et de ma vie…

 

Mes parents étaient commerçants : mon père était passé de l’industrie (héritier d’une petite usine de chaussures de son grand père) au commerce « vendu directement du fabriquant » disait la pub, laissant croire que c‘est pour cette raison que les prix étaient plus bas qu‘ailleurs, « vente directe d‘usine »: l'étiquette est devenue rapidement complètement fausse, jusqu’à laisser tourner les machines derrière le magasin pour laisser croire à la fabrication des chaussures !! Tout petit, j’ai vu l’arnaque sur laquelle repose le commerce, la valse des prix, les combines des prix « psychologiques » (fixer un prix à 1,95 pour ne pas dire 2), les marchandises vendues et non déclarées, la comptabilité « au noir », les ententes à n’en plus finir entre les associés contre les « héritiers », les salariés etc etc…

A la différence de tous mes autres frères, je n’ai pas rejoint l’entreprise (lucrative) et ai fait des études…de philosophie, c’est-à-dire une discipline qui ne cesse de mettre à jour le trafic de la vérité, l’arnaque de l’opinion etc…Et la rencontre avec le travail de Derrida (dont le père était commerçant, lui aussi), d’un travail passionné par la mise en évidence de la manière dont la philosophie elle-même fait son « commerce », en masquant son trafic… Et la proximité de ce travail de « déconstruction » de la philosophie, et le travail de Freud (dont le père était également commerçant, je crois), qui propose, comme on sait, de relier ce trafic et l’arnaque à la sexualité.

Pour dire vite, mon hypothèse, ou ma théorie, ou ma philosophie, c’est l’idée que le sexuel est le lieu où se condense l’arnaque, et que la jouissance sexuelle est l’expérience soit d'une répétition, soit d’un dévoilement, d’une dénudation de ce que l’arnaque masquait…Ce soit/soit est un enjeu philosophique, subjectif, politique, sexuel, éthique, esthétique aussi (il traverse l'art, l'écriture etc).

 

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Alors pour rendre lisible ce qui me travaille là, je vais recourir à divers moyens:

 

- des éléments biographiques sexuels, en particulier les vacances au Ran, (camping naturiste « pour adultes »),;

- des éléments bibliographiques (compte-rendu de lectures de « Retour à Reims » de Didier Erribon, « Testo Junkie, sexe, drogue et politique » de Beatriz Preciado », et peut-être d’autres références;

- le lien avec d’autres textes de philoqueer;

- des éléments conceptuels, plus « philosophiques », en particulier sur la manière dont toute cette réflexion modifie le concept de « vérité ».

 

Vacance au Ran été 2011 -

(Pour « comprendre » ce lieu, cf philoqueer.net,rubrique « autobioraphie », textes de 2009 et 2010)

Le Ran, est-ce l’arnaque ou est-ce la « vérité » ? On va voir…

 

Comme pour le texte de 2010 , j’ai décomposé l’histoire en trois dimensions :

 

- les images

les mots

- les baises

 

 

- Les images :

 

Les soirées de danse, où on a des tenues qui nous diffèrent de beaucoup de personnes, surtout des mecs qui ne font aucun “effort” et viennent en bermuda et tongs… On brouille nos images, tantôt j’ai l’air d’être dominé par toi, tantôt c’est l’inverse. Un soir on s’attache même l’un à l’autre par des anneaux à nos colliers…Nos tenues reflètent aussi notre état au quotidien. Par exemple ce soir où après avoir bien joué dans la journée, tu mets ta jupe ouverte derrière qui montre « honteusement » tes fesses entravées, ce qui te met « hors de toi »…

Nos tenues intègrent presque toujours deux dimensions : la dimension érotique et celle de la domination (et du pouvoir). On ne fait presque plus jamais l'un sans l'autre (cf sur philoqueer, la rubrique “masochisme” et la rubrique “théorie”, par exemple le texte “De Kant avec Sade à Derrida avec Masoch”...). Là aussi, ne pas faire l'un (l'érotisme) sans l'autre (la domination), cela pourrait être lu du point de vue de l'arnaque et la vérité: l'érotisme seul masque la manière dont le désir est toujours traversé de la question du pouvoir. C'est par exemple peut-être ce qui se manifeste dans le couple où c'est la femme qui est chargée de représenter le désir, vestimentairement, et l'homme pas du tout: une belle manière de montrer (et en même temps de cacher) la distribution sexuelle du désir: la femme est là pour être désirée, par l'homme qui, lui n'a rien à faire pour “l'être”... Nos tenues brouillent ces places assignées, viennent les interroger, et ce geste est lui-même érotique, excitant.

Les images, ça pourrait être aussi se promener nus dans le camping, sur la plage, parler comme si de rien n’était. Des amis qui passent nous voir, aussi, qui viennent nous dépanner pour recharger la batterie de la voiture, ou parfois nos « batteries » psychologiques ou les leurs…

C’est aussi les jours où le soleil est absent, où il ne fait pas assez chaud et où ça devient difficile, où je finis par tomber malade, fièvre etc...

 

C’est aussi les jeux et les scènes sexuels avec d‘autres (cf plus bas!)les attroupements que cela produit autour de nous, ou parfois des jeux à deux, ou à trois quand D. vient nous rejoindre pendant deux jours, où on est électrisés, on baise debout, ou sur le matelas installé dehors, au vu et au su des sangliers (les hommes seuls qui sont au camping) qui passent.

Les images des voisins, aussi, par exemple ce couple suisse, peut-être soixantaine d’années, qui baise régulièrement pendant la journée sur leur matelas…Ou le couple d’anglais, déjà là il y a deux ans, et qui semblent de plus en plus « ouverts », avec qui on parlera un peu.

L et B qui sur la plage, à quelques mètres l’un de l’autre, jouent à se provoquer sexuellement, après une conversation où on parle de ce qui est interdit sur la plage…

Ou une hollandaise bien ronde, sur la plage aussi, qui chante et danse nue en écoutant son MP3...

Des images aussi de Shoushou et Michelle. Michelle plus détendue que jamais, qu’on n’a jamais vue comme cela.

Des images aussi de restau partagés avec les amis, Y et R, D., de conversations sur nos vies, sur la politique.

Des images des interviews réalisées (mis en lignes sur philoqueer).

L’image de la maison « du sud », des parents de G. Une atmosphère progressivement étouffante, au-delà de la beauté figée du lieu, une beauté de catalogue, d’un lieu fait pour être vu plus que vécu, un décalage terrible entre ce que nous vivons au Ran et ce qui se ressent là, un lieu « platonicien », où l’esthétique « bourgeoise », toute comme il faut, toute parfaite, fait ressentir sa proximité avec quelque chose de mort, d’effroyable, la vie réduite à la décoration, (la dé-corps-ration?), la “contemplation” qui vient à la place du désir...

Il y a aussi les images d’Avignon, qui peut-être véhiculent le même problème, l’étrange répétition, cette année, de voir des spectacles prétentieux et ratés, qui ne semblent pas s’apercevoir de leur vide (F.Verret, Wajdi Mouawad) , et qui nous ont répétitivement choqués du trafic actuel du théâtre, de sa manière de ne pas être à la pointe des questions les plus aiguës (par exemple les rapports entre hommes et femmes), et au contraire de nous arnaquer en répétant les clichés, recouverts de “mise en scène”.

 

Ou bien l'image du Cap d'Agde, où nous allons plus tard, dans la deuxième partie des vacances, un jour où il ne fait pas beau, avec les enfants. On ne fait qu'y passer, le temps de l'arnaque du prix d'entrée et de parking, mais quand même, ça a été bizarre de voir ce lieu « naturiste » qui mélange le familial et l'érotique. L'impression d'un jeu « pervers » (!) où les enfants sont mis en place de surmoi, qui fait qu'il n'y a pas de sexualité « visible » (mais seulement du sexe ?...), et en même temps des femmes érotisées, des « sangliers » voyeurs etc. Une ambiance en fait « névrotique » de voyeurisme et de frustration. Le summum de l'arnaque (avec manifestement des enjeux « marchands », les « belles » bagnoles, les « beaux » mecs affichant les « belles » nanas : l'infiltration du sexuel par le capitalisme et le phallogocentrisme)...

 

Ou bien ce que nous avons su de la manière dont est gérée « l'association » qui donne un statut juridique au Ran : l'arnaque dans toute sa splendeur...

 

Il y a dans toutes ces images, des images de l'arnaque et des images de la vérité...

Les images de l'arnaque, ce sont aussi celles de voyeurs silencieux du Ran, qui prennent et ne donnent rien. Les images “froides” (le “patron” du Ran, les sangliers – surtout le soir)...

Et puis des images plus vraies, ou plus chaudes: de nombreux sourires échangés, des bonjours qui prolongent le regard, et ensuite des images encore plus vraies quand il commence à y avoir de la parole.

Peut-être que le passage de l'arnaque à la vérité, dans un lieu comme le Ran, c'est ce qui se passe quand on passe du silence (“prédateur”) à la parole (d'échange).

Cela pourrait être un indice, qui marque la différence entre le sexe-arnaque et le sexe-vérité : par exemple ce qui fait la différence, au “ping-pong” (l'arrière salle de la piste de danse, où se trament des jeux sexuels autour d'une table de ping-pong, ou sur la table!), quand il y a un silence pesant ou de la parole)...

Une “image” pourrait illustrer ce passage entre arnaque et vérité : un soir, on passe au “ping-pong”. Je ne sais plus comment cela arrive, mais voilà qu'au lieu de te laisser toucher par les hommes, tu les invites à sortir leur queue, et, sans qu'ils s'y attendent, voilà que tu les pousses à se toucher les uns les autres et à commencer à se branler mutuellement. Certains s'en vont, épouvantés (!), mais certains restent et jouent le jeu sous tes encouragements et tes commentaires... Tu transformes les voyeurs mecs (venus voir les femmes) en objets à voir et ensuite en une autre place où chacun peut être en même temps acteur et spectateur. L'arnaque (du dispositif hommes/femmes) est subverti en jeu sexuel, et cela excite également les hommes et les femmes...C'est un mécanisme de subversion que je trouve exemplaire... Il illustre comment on peut, dans le sexuel, transformer l'arnaque en vérité.

 

Alors :

 

Les mots :

 

- Les interviews: on a développé ce que nous avions commencé l’an dernier : interviewer des personnes qui viennent au Ran. Il y a une difficulté à aller chercher les mots au-delà des anecdotes. Mais néanmoins une disponibilité, une ouverture de chacun à parler de soi. On peut tout écouter sur philoqueer.

- Les échanges multipliés avec Y et R , de plus en plus profonds. Par exemple, la question des non-dits transmis entre générations, et comment cela fait peut-être retour dans les symptômes des enfants : « on n’est rien », dit la fille de Y et R pour dire l’étrangeté aussi bien à l’égard du pays « d’origine » que du pays de « naissance ».

La fissure dans l’origine (cf Derrida), c’est par là peut-être que l’arnaque et la vérité se brouillent l’une l’autre. Dans ces échanges, on peut entendre ceci (du moins dans la manière dont je le vis) : il y a un rapport très étroit entre le « libertinage » et l’attention à parler et pas seulement à « faire » le désir et l’amour.

 

C’est l’enjeu de ce qu’on pourrait appeler une « socio-analyse », de rendre lisible et désirable l’histoire subjective « sue » mais non dite. (cf l’intérêt du livre de D. Erribon).

Dans les soucis avec les enfants (on démêlera quelque chose proche de cela dans la deuxième partie des vacances, dans la « confrontation » à tes enfants), on peut entendre comment - peut-être- les soucis de Y et R avec en particulier leur fille, sont en rapport avec tout le travail, immense, énorme, qu’ils ont fait pour eux-mêmes par rapport à leur milieu (un travail « politique », et un travail subjectif et conjugal très important) dont le libertinage n'est qu'un des aspects, et la difficulté de transmettre cela à leurs enfants.

Je me sens très proche de cela, avec l’impression d’avoir été confronté à la même chose avec mes enfants (et peut-être avec leurs mères), d’un côté leur transmettre par où j’ai dû passer pour m’en sortir, et en particulier sortir de « l’arnaque » de ma famille, ne pas reproduire les places assignées (en particulier dans ma manière d’être « homme » et d’être « père »), et d’un autre côté avoir le souci d’armer (et aimer) mes enfants pour qu’ils s’en sortent dans le système actuel, en transmettant aussi des « normes » pour qu’ils s’éduquent et tiennent le coup…A certains moments c’est parfaitement contradictoire, et finalement ça n’a pas paru possible d’y arriver sans sortir de la famille « nucléaire », avec les rôles confondus entre père et homme (ou mère et femme) que j'ai finalement disjoints, ou qui se sont disjoints par la séparation entre le conjugal et le parental (comme s'il avait été impossible de partager ensemble les places de parent, d'une part, et d'amant d'autre part).

Y et R sont confrontés profondément à cette tension, leur amour est très beau, et cela donne envie de les accompagner autant que possible pour que peut-être, eux, puissent s’en sortir autrement que moi (ou que toi, qui a vécu de ce point de vue la même chose que moi : la difficulté de conjoindre amour, désir, sexe et parentalité).

 

Il y a eu en plus dans tous ces mots, l’étrange et extraordinaire parallèle avec la question de la langue arabe : dans la langue arabe, il y a une scission entre la langue « vulgaire » qui décrit et raconte, et la langue savante qui rime, redit autrement, reformule, métaphorise. R et Y nous expliquent ce fonctionnement, et la dimension profondément politique de cela. L'histoire de ce journaliste qui reprochait à un intellectuel de “trahir le roi”, et à qui l'intellectuel répond par une métaphore sur la virginité anale et génitale, qui fait justement entendre cette interaction entre reformulation, métaphorissation, déconstruction de la violence de « l'accusation », et sexualisation...

 

Cette scission (une autre manière de dire cet écart entre arnaque et vérité? ), dans nos échanges se met à résonner pour nous deux : tu expliques à Y et R que c’est à cet endroit qu’a « lieu » la littérature pour toi, et ce que tu essayes de transmettre dans tes cours, et de même la philosophie pour moi: ressourcer la métaphore (le double sens de tout mot, retors)…

J'aimerais bien rendre lisible l'idée qu'il y a un parallèle entre le “libertinage”, comme tentative justement pour “métaphoriser” le désir, la question de la “dhimmitude” (l'idée que semble avoir eu la culture arabe de considérer que les occidentaux sont “inférieurs” et sont à soumettre- forme politico-juridique du masochisme?), et nos itinéraires biographiques respectifs (le tien, le mien et le leur), certains “symptômes” de nos enfants, le silence, et la sortie de cela par le “queer”, c'est-à-dire par le fait de rejouer le noeud de “l'inter-dit” pour le redire et alors en jouir.

 

- “Et toi, c'est quoi tes phantasmes ?” me demande R.

Eh bien, peut-être cela: filer les doubles sens, les mettre au jour, les dénuder et rendre visible la proximité de ce geste et le fait de jouir. Métaphoriser et démétaphoriser, ne pas laisser la métaphore fonctionner silencieusement... C'est peut-être bizarre, mais c'est de cela que je jouis, y compris sexuellement : de cette possibilité de dénuder la métaphore...

(Je ne peux pas tout expliquer ici, mais cela prend peut-être encore plus de sens, si on relie cela à la proposition de Lacan selon lequel la métaphore et la métonymie sont les deux mécanismes fondamentaux du fonctionnement de l'inconscient, et à l'idée de Freud, selon lequel inconscient et sexualité sont profondément noués)...

Dans la rubrique des “mots”, il y a aussi tes rêves, par exemple de l'officier SS (tu le raconteras peut-être de ton côté).

Les rêves et les histoires: actuellement, nos jouissances passent le plus souvent par des histoires qu'on se raconte (je dis « on », parce que souvent c'est moi qui raconte, mais de façon très indiquée avec ce que tu me dis, me glisses, qui oriente le scénario soit avec ce que tu montres avec ton corps et ton sexe, soit avec tes mots, sorte de didascalies des phantasmes. Ces scénarios (que je commence à écrire) portent actuellement souvent sur des scènes masochistes, par exemple de « petits filles » grondée et forcée. Je sais que peu à peu tu vas écrire sur cela, d'où ça te vient, de ce qui t'a été fait, enfant sexuelle.

 

Il y a aussi beaucoup d'autres mots, les mots avec D, qu'on connaît de mieux en mieux, avec qui on découvre la possibilité de jouer nos phantasmes ensemble d'une manière très fluide, et avec Ric. écrivain rencontré à Avignon avec D, et qui, peut-être, écrit autour du sexuel, mais en le tirant du côté de la violence, de la jouissance de la violence, en rapport avec des situations socio-politiques. Ric raconte l'existence de bordels dans les camps de concentration, on parle de “Portier de nuit” etc., on parle aussi des “blancs” générationnels, en particulier ceux laissés par les guerres du Xxème siècle (mondiales ou coloniales), et qui font signe encore aujourd'hui, y compris dans la sexualité des générations suivantes.(Je reparle du “flou” de l'histoire de mon père pendant la guerre, de se retrouver gardien d'un camp de réfugiés espagnols, tu peux parler de ta famille paternelle, des mêmes flous...) Mais souvent ces flous (ou ces filous...) produisent une sexualité de mec, où le sexe est l'exutoire de la volonté de puissance, le “repos du guerrier” etc.

Le libertinage contrecarre cela, et cette sexualité « phallique » bascule du côté de l'arnaque, elle aussi... Sûrement que nous pourrons clarifier cela bientôt...

 

Alors:

Les baises :

J'ai souvent eu l'impression que ma queue ne fonctionnait pas comme “avant”. Elle est toute froide, rouge (parallèlement à mes bras et mes cuisses qui ont des rougeurs inesthétiques, difficiles à estomper). On ne sait toujours pas pourquoi ces symptômes. Peut-être des effets de traitements que je prends?

Mais (peut-être pour cela?!) je constate plusieurs fois par jour que je bande dès que tu me branles, me suces ou me provoques sexuellement. D'une manière générale, du fait aussi du temps moyen, mon corps ne fonctionne pas bien, je ne bronze pas, je vais mettre du temps à retrouver un corps dans lequel je me sente bien, et il faudra plus que le Ran pour le trouver (un corps qui se remuscle, après une année sans suffisamment de sport et d'attention à mon corps, mobilisé comme un outil qui doit répondre et suivre...).

 

Les baises, ça n'a pas manqué... Alors quelques unes :

 

-Une baise dans la tente, par jour de mauvais temps! Je te suce, tu jouis,

et je t'enfile ensuite...

 

- Une baise dehors, sur le matelas. Je n'arrive pas vraiment à bander, je te suce, tu manques de jouir alors qu'un “sanglier” inaperçu s'autorise à venir te toucher et nous fait sursauter. On l'engueule “mais je n'ai pas fait de bruit” dit-il!!!

- Il y aurait beaucoup à dire sur les sangliers, les “sauvages” et les “domestiques”, ceux de l'arnaque, les prédateurs, et ceux qui acceptent d'être disponibles, ce qui suppose parfois bien de la subtilité...Certains ont rendu fou D, qui se les aurait bien “faits”!! Il en parlera peut-être.

- Une baise sur le matelas dehors, tu es liée, bras et jambes écartés, bandeau sur les yeux, ça dure deux heures... Je t'injurie, te branle, te fais me sucer, te suce, t'enfile, et tu acceptes même qu'un sanglier me remplace, que tu vas regarder avant qu'il s'en aille après avoir joui dans son préservatif. Je ne sais plus quelle histoire j'ai racontée, qui m'autorisait à t'injurier et te faisait jouir.

Je devrais écrire toutes les histoires qui te font jouir...

 

- Un jeu avec Dan, installé un peu plus loin, vers qui je te conduis, à ta demande, pour indiscipline. Il accepte le jeu, te fouette, te fesse, te pince les seins. J.P. le rejoint.. Mais c'est violent et on n'a sans doute pas assez parlé entre nous de ce qui est possible ou pas. Le jeu n'endiguera pas la violence que tu ressentais et le malaise qu'il était sensé dissoudre.

 

- Une baise debout avec D. On te branle, tu le suces penchée vers lui et je t'enfile à ce moment- là...

- Un autre jeu avec D, la nuit au retour de la danse, dans la tente, un sanglier nous entend et nous propose ses services à travers la toile!

- Tu me branles et me tournes vers les voisins du dessus qui regardent. Je jouis...

- Chaque fois que possible, je me mets à me branler alors qu'on parle, qu'on a fini de manger, qu'on se repose, qu'on bouquine, et souvent en disant que c'est incroyable de pouvoir faire cela sans devoir rentrer et se cacher, ou le refouler...

 

- Un jeu sexuel avec R et Y. C'est la première fois qu'on touche Y “pour de vrai”, sexuellement. Y est attachée sur le fauteuil, jambes écartées, yeux bandés. On peut en faire ce qu'on veut ! Tu la fouettes doucement, R la titille et moi aussi, crescendo... je peux lui toucher les seins à pleine main, c'est délicieux. Y me suce, tu la suces, R. profite de tes fesses relevées pour te fouetter. Y me branle, suce R., je suce Y, et puis tu me relaies. Y gémit et est trempée... Quand on relève le bandeau des yeux, on se montre tous les deux suçant la queue de R. qui n'a pas débandé de tout le jeu! Après on fait des essayages de tous les vêtements délires qu'Y et R ont trouvés au Cap d'Agde, et on mange à quatre avant d'aller danser (je crois que c'est ce soir-là que tu mets ta jupe ouverte derrière, qui te fait chavirer)...

- Un jeu à six : Y propose que “demain, les trois femmes (Y, L et toi) soumettent les trois hommes (R, B et moi)”... On se prépare, tu mets ton corset noir et rouge et un grand voile noir transparent sur tout le corps, et ta cagoule latex noire. On dirait un(e) bourreau... Vous nous bandez les yeux rapidement, pour nous rendre plus dépendants, on se tient les uns aux autres désespérément, mais vous nous séparez... B. gémit à chaque coup reçu et même peut-être sans cela... Je n'entends plus R. et parfois je reste isolé longuement...Tu me manipules, m'attaches sur un fauteuil, me poses des pinces, repars, reviens me fouetter un peu, tout cela entrecoupé de confiture à la framboise qui brouille la place où je pensais être (soumis-esclave ou enfant qu'on vient nourrir de sucreries, ce qui est une autre forme de “rabaissement” ?), et aussi des moments où je reste attaché sans que rien d'autre ne se passe que d'entendre B gémir, ce qui suscite en moi l'impression d'être dans une scène nazie d'interrogatoire et de torture! Qui va finir pas « dénoncer » l'autre ? Je sens que mon affection pour l'ami torturé ferait que je ne lui en voudrais pas (peut-être, en temps de guerre!) de me dénoncer...

Tu me délivres et m'emmènes plus loin, me branles, je bande, tu me reconduis vers les autres, Y (?) vient me branler aussi, et vous nous allongez tous les trois sur le matelas, les yeux toujours bandés, le temps qu'on se récupère (et qu'on profite de se toucher entre nous, là où on peut)... Sur le coup, ça n'a pas été très excitant, tu me dis que tu flottes et je le sens. Mais c'est une première, il fallait sans doute trouver des places pour chacun/e, et ça n'avait rien de facile. J'étais “déchiré” entre me laisser faire, être dans la passivité, et en même temps être à l'écoute, à l'affut de tout ce qui se passait, et répondre à tes sollicitations quand tu en avais. C'était compliqué, ça ne semblait pas vraiment possible que les femmes se disjoignent de “leur” homme, mais après coup, aujourd'hui en l'écrivant, je trouve que ça a été très beau, une réelle belle expérience, qui n'allait pas du tout de soi, et qui signe la disponibilité de ces six là pour explorer le “possible” entre et en eux...

Ce jeu-là pourrait être un des maillons pour “mettre au travail” cette question du rapport entre sexe, arnaque et vérité. Quand on joue comme cela, on ne sait pas (en tous cas moi et, je crois bien, tous les autres) exactement ce qu'on va faire. On tâtonne (au sens propre et au sens figuré!), on est touché par ce qu'on touche, et les places sont sans arrêt mobiles.

Dans le sexuel, la “vérité”, c'est quelque chose qu'on ne sait pas complétement, et parfois pas du tout. Oui, il y a une différence (assez bizarre à concevoir philosophiquement, et peut-être incompréhensible scientifiquement), entre vérité et savoir. Il y a du savoir, dans le sexuel (pour que les jeux aient lieu, ou simplement pour être au Ran, il ne faut pas faire comme si on ne “savait” pas, évidemment, ou alors rien n'arrive), mais ce savoir ne suffit pas du tout pour le “reste” et pour que quelque chose arrive, et en particulier les rencontres et ce qu'elles peuvent produire, y compris de “vérité” (c'est-à-dire d'avènement de quelque chose que je n'aurais pas pu savoir avant que cela ait lieu).

Peut-être que pour “comprendre” cette machine infernale (et délicieuse), ce que Derrida dit du “toucher” peut aider : du fait que lorsqu'on touche quelqu'un, on est en même temps touché (à la fois physiquement et affectivement), il y a là une économie très particulière, où l'actif et le passif interfèrent l'un sur l'autre (le touchant est touché) ( cf “Le toucher” de Jean-Luc Nancy, par J. Derrida Editions Galilée. On peut aussi faire “plus court” en utilisant le texte sur philoqueer “Faut-il queeriser la psychanalyse : noli me tangere ?”) .

 

- Un autre jeu, d'un bonheur imprévu: au fil des jours, on noue des “liens” plus étroits avec F, JP et Dan. On les interviewe, en particulier sur la relation à trois qu'ils ont de longue date. Je joue souvent à “provoquer” les deux hommes, en leur faisant valoir que ce qui se passe entre les deux femmes (s'embrasser, se caresser), il n'y a pas de raison que cela ne vaille pas aussi pour les hommes! F. est ravie de voir JP ne pas trop savoir quoi faire de cela, malgré des signes gentiment désapprobateurs ! On n'arrive pas à s'embrasser explicitement (en dehors des joues!), mais quand même, finalement JP jouira pendant que toi et F l'excitiez, et que je joins ma main aux vôtres (sans savoir si JP le sent ou pas...). Mais le jeu essentiel sera avec vous deux, F et toi : J.P. et Dan m'apprennent à bondager F en copiant JP qui s'active sur toi. F avec une corde blanche qui ressort sur son bronzage, et toi avec une corde noire, qui s'accorde à tes cheveux. Vos yeux sont bandés, et avec les cordes qui font ressortir les lèvres des sexes, et les seins bien ligotés, vous faites une belle paire qu'on pourra faire trotter comme deux belles pouliches, qui finiront par s'envoyer en l'air l'une à côté de l'autre et parfois l'une avec l'autre, sur le matelas et avec l'aide des appareils infernaux apportés par JP (des vibros “maison” montés sur lampes de poche !!). Une scène surréaliste, qui attire une petite foule ravie du spectacle... On finit plus tard dans la caravane de JP et F, dans l'autre camping, avec la scène évoquée plus haut où JP jouit...

 

- Puisque je parle d'autre camping, et pour finir, une autre scène, mais cette fois dans la deuxième partie des vacances, dans un camping naturiste mais familial, où nous pouvons être avec les enfants : c'est le dernier jour, et un repas collectif est proposé. On s'y inscrit et on se retrouve à la même table qu'un couple, Dom et A. parfois croisés les jours précédents. On découvre qu'ils sont travailleurs sociaux, on parle de tout cela, on nous sert à boire au-delà de la “limite”, quand on peut, quand les enfants s'absentent, on leur parle du Ran, et ils nous parlent de leurs expériences passées... On peut aller danser, on y va, et assez vite tu viens me dire que A. te propose de le rejoindre “dans les douches” (!)... Je te dis que c'est une bonne idée, je continue à danser avec Dom., à qui je dis ce que tu viens de me dire, et dont je n'arrive pas à sentir et encore moins à savoir ce que cela lui fait. Je lui parle de ce que nous faisons entre nous, que nous ne faisons jamais cela sans en parler, qu'on se met d'accord, toujours attentif à ce que cela peut faire à l'autre, et que ça n'aurait pas de sens pour nous s'il n'en était pas de même pour eux. Dom me dit qu'il n'y a “pas de problème”, et qu'A n'a qu'à “prendre ses responsabilités”, propos dont je ne sais quoi penser et qui me gêne plutôt. Mais tu reviens assez vite, on redanse un peu, et on part dormir, en rebaisant entre nous deux (je crois) quand tu me racontes ce que vous avez fait “dans les douches”, avant de s'endormir.

J'ai beaucoup aimé “terminer” les vacances comme cela, et arriver à créer dans ce lieu une atmosphère qui rappelle le Ran, même si ce n'est pas aussi “simple”... Le lendemain, on passe voir Dom et A, avant de partir, on se donne nos mails, et on leur écrit ensuite pour reparler de tout cela...

 

 

« CONCLUSION » (TEMPORAIRE...)

 

 

Comment faire autre chose que de répéter « l'arnaque », demandais-je au début de ce texte ? Et en particulier comment faire pour que la sexualité et le désir soient autre chose que cela, pris qu'ils sont dans les codes, les assignations, les imaginaires surdéterminés, les scénariis qui distribuent les places et les genres ?

 

J'ai pour le moment plusieurs impressions :

1) que dans le sexuel et le désir, le rapport entre l'arnaque et la « vérité » n'est pas toujours « opposé », et que le désir est toujours traversé par ce qui pourrait le réduire à l'arnaque (par exemple quand les codes se mettent à jouer (et à se jouer de nous) au début d'un « échange »). Mais que l'enjeu serait de déjouer l'arnaque qui s'infiltre là (les imaginaires, les phantasmes « secrets », le non-dit qui fait de la rencontre sexuelle un simple malentendu qui masque que chacun n'est que l'objet de la jouissance de l'autre etc.) : déjouer ce qui tend à réduire le sexuel à un jeu de dupe, traverser cela, et alors jouir bien autrement. Je ne sais pas si cela pourra se lire dans ce que je viens d'écrire, mais c'est cela qui m'anime, rendre cela lisible.

2) Que donc la « vérité » devient quelque chose de plus compliqué et de plus subtil que ce qu'on peut dire habituellement (par exemple quand on l'oppose au mensonge, à l’illusion etc). Ici, comme je l'écrivais plus haut, la vérité n'est pas « sue », ni à l'avance, ni même complétement après-coup. Elle se construit en même temps que l'histoire et que la parole sur l'histoire. Peut-être que cela pourra encore mieux se comprendre plus loin, dans le commentaire que je ferai des textes de D.Erribon et B Preciado. (mais j'envoie déjà tout cela avant...). Pour le moment, disons qu'ici la vérité ce n'est pas quelque chose qui « est » (comme le pense la tradition de la métaphysique) mais quelque chose qui « devient ».

3) C'est peut-être une des raisons qui font qu'écrire à plusieurs sur tout cela, et en particulier sur les mêmes événements vécus ensemble, est ici très important. Non seulement parce que cela rend lisibles les « points de vue » différents entre nous, le fait que chacun ne vit pas de la même manière la même scène, mais aussi parce qu'il y a un rapport entre ce qui passe là et l'écriture « plurielle ». Peut-être est-ce même là que la différence est la plus grande entre l'arnaque et la « vérité » dans le libertinage : le fait de ne pas garder pour soi ce qui est vécu, mais de prolonger l'échange « sexuel »  par un échange de mots, par le fait de donner un « supplément » au-delà de ce que donnent les caresses : dans nos interviews, on entend que le mot « échangisme » pose problème, peut-être pour cela, parce qu'il enferme la rencontre dans de la symétrie, du troc, alors qu'elle produit autre chose, et que c'est aussi et peut-être surtout cette autre chose (ce « supplément ») qui est le plus désirable, le plus « libertin » (au sens sexuel et au sens politique...).

Je pense qu'écrire à plusieurs (et au moins à deux) est ici très important, pas du tout anodin, et que l'enjeu de la vérité dans le sexuel a à voir avec cela : ne pas réduire nos singularités à nos individualités qui sont en fait excédées d'elles-mêmes dans des expériences comme celles-là. L'arnaque a à voir avec la tentative de renarcissiser ces expériences, de les ramener à soi, alors que la vérité passe par le « plusieurs », par lequel « je » deviens (ou devient) plus que « moi ».

(Sur l'intérêt d'une écriture non narcissique du « soi », et sur l'enjeu à la fois érotique, sexuel et philosophique de cela : cf par exemple « Le récit de soi », Judith Butler, PUF)...

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(A suivre : Didier Erribon « Retour à Reims » et Beatriz Preciado : « Testo-Junkie, sexe, drogue et politique ». Et surtout cf sur philoqueer.net les interviews réalisées au Ran, le texte de cat sur tout cela, et peut-être d'autres qui suivront).

 

 

(11 septembre 2011)

 

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